Un pot belge né allemand
L'expression "pot belge" s'est fait connaître du grand public à l'occasion des procès qui ont défrayé la chronique au cours de ces quinze dernières années: Paris, Laon, Poitiers, Lille, Reims, Rennes et, bientôt, Perpignan. Tout le monde le sait à présent: il s'agit d'un cocktail dopant aux multiples ingrédients -morphine, cocaïne, caféine, amphétamines- qui permet une véritable "orgie motrice", lève les inhibitions et retarde la sensation de fatigue. Dans le sport, on le retrouve surtout chez les amateurs où les contrôles antidopage sont rares et chez les professionnels en période d'entraînement ou lors des fêtes accompagnant les remises de trophées, les mariages, les présentations d'équipe, etc. On le surnomme parfois le "nectar du onze dents" (par référence au plus petit pignon de la roue arrière que l'on entraîne sans souffrance sous l'effet de la drogue). L'expression "pot belge" demeure plus mystérieuse.
Certes, il y a toujours eu beaucoup de soigneurs belges dans les pelotons. Mais l'idée de mélanger les stupéfiants paraît plus ancienne encore. Dans le livre Histoire de la drogue, de Jean?Louis Brau, on apprend l'existence de petites "pilules rouges" que des trafiquants proposaient en 1920 déjà sous des noms évocateurs comme "Tigre féroce" ou "Cheval magique". Dans leur composition, on trouvait pêle-mêle de l'héroïne, de la caféine, de la strychnine, de la quinine, etc. A l'époque, il manquait évidemment les amphétamines commercialisées pour la première fois en 1930 sous le nom de Benzédrine par un laboratoire américain dans le traitement des rhinites. Son incorporation au "pot belge" date vraisemblablement de 1944. L'hebdomadaire allemand Focus vient de consacrer un article aux recherches d'un spécialiste en criminologie, Wolf Kemper qui révèle qu'Adolf Hitler, bien que personnellement hostile à l'usage des drogues, avait commandité la fabrication d'une substance censée galvaniser les troupes de la Wehrmacht.
C'est ainsi que fut mis au point le D-IX, un mélange de cocaïne, de méthylamphétamine (Pervitin) et d'un antalgique à base de morphine. Cette substance expérimentale fut alors testée sur des détenus du camp de concentration de Sachsenhausen qui purent, grâce à elle, effectuer des marches de 90 kilomètres avec une charge de 20 kilos sur les épaules sans prendre le moindre repos. Les chercheurs étaient enthousiastes. Mais la guerre se termina avant que les D-IX ne puissent être fabriqués en grosses quantités. Comment les comprimés trouvèrent le moyen de passer de la cantine des soldats aux cuissards des cyclistes, cela reste un mystère!
(*) Histoire des drogues, Editions Tchou, 1968.
Dr JPdM
Sport et Vie n°76
Sur le Front du Dopage