2/ Trois fonctions sociales des activités sportives
Les activités sportives remplissent de nombreuses fonctions sociales qu’il me serait impossible d’étudier en intégralité ici. Pourtant, trois de ces fonctions sont importantes puisque, en ce qui concerne la libération des émotions, elles se conjuguent et se complètent. La première est la fonction de libération des émotions dont j’ai parlé plus haut, la seconde en est le versant opposé et remplit une fonction éducative par l’apprentissage de la rétention des émotions et de la discipline, la troisième enfin correspond à la professionnalisation sportive. Je vais traiter brièvement de ces trois fonctions les unes après les autres afin de montrer ensuite comment elles s’articulent et aussi parfois se mélangent dans la plus totale confusion.
Le sport, dans sa fonction d’activité mimétique, peut contribuer au relâchement émotionnel dans deux modes d’action : le jeu sportif et le spectacle sportif.
Le jeu d’abord : pour que le jeu sportif participe réellement au relâchement émotionnel, il est nécessaire qu’un certain nombre de conditions soient réunies. Les activités mimétiques, on l’a vu, sont d’abord des activités de loisirs : la pratique sportive n’a pas d’incidence forte sur la vie « hors sport » et se bâtit en rupture avec la routine des activités quotidiennes. Ces deux éléments montrent bien que l’activité sportive ne peut avoir une fonction de relâchement émotionnel qu’à la condition de n’être pas une activité professionnelle.
Encore l’expression « activité professionnelle » est-elle peu adéquate pour désigner cette situation. Elle évoque la notion de salaire et d’activité principale tout en même temps qu’elle induit celle d’un statut social correspondant à l’activité. Mais certains loisirs sont tellement investis par les personnes qu’elles s’attachent ainsi un statut social parfois important, qu’elles s’imposent un rythme de vie correspondant à cette pratique (ce qui s’oppose à l’idée de rupture de la quotidienneté), parfois même obtiennent ainsi des revenus complémentaires. Et même, dans certains cas, l’activité principale perd de son importance par rapport aux bénéfices de l’activité de loisir qui, de secondaire, vient surclasser l’activité principale. Davantage que de professionnalisation, il est donc question de l’importance que la personne accorde aux enjeux de la pratique sportive.
Ces enjeux ne sont pas nécessairement liés au fait de prendre ou non le jeu au sérieux : dans tous les cas, il est nécessaire que les joueurs croient au jeu. Mais il est tout aussi nécessaire que ceux-ci sachent que les résultats du jeu ne vont pas changer leur vie. Il ne s’agit donc pas seulement d’une rupture avec la vie quotidienne, mais plus encore d’une mise en parenthèses, avec des enjeux propres et sans répercussion sur les autres domaines d’activité. Pour que l’activité sportive reste un espace de libération des émotions, il faut qu’elle ne soit pas surinvestie.
Enfin, pour que la libération des émotions puisse s’effectuer, le jeu lui-même doit comporter soit une dimension compétitive soit une possibilité de progression dans l’exercice. La compétition et le jeu sont intrinsèquement liés : au jeu correspond souvent l’idée d’enjeu et « risque, chance, incertitude du résultat, tension forment l’essence du comportement ludique. La tension détermine le sentiment de l’importance et de la valeur du jeu et ôte au joueur, lorsqu’elle s’accroît, la conscience qu’il joue » (J. Huizinga, Homo Ludens, Essai sur la fonction sociale du jeu, Paris, Gallimard, 1951. p. 92.). En bref, il est nécessaire que le jeu provoque une relative émulation qui est le moteur du dépassement (de soi ou des autres), mettant ainsi en place un support favorisant l’émergence des émotions. C’est par ailleurs cette émulation qui est une des caractéristiques les plus évidentes du mimétisme entre activités sportives et activités de la vie courante : l’une des règles de l’interaction dans notre société est de ne pas faire perdre la face à l’autre (E. Goffman, Les rites d’interaction, Paris, Minuit, 1974. Cette règle, bien sûr, suit directement le développement et l’intériorisation des contrôles de soi qui obligent à la civilité.). La frustration qui naît de cette impossibilité à exprimer les émotions dans les situations qui les font naître rend nécessaire la simulation, dans un autre cadre, d’une compétition réelle qui permet d’éprouver des émotions similaires à celles qui ont été retenues. Il n’est pas évident que cette libération corresponde à une catharsis au sens psychanalytique du terme. La libération des émotions dans certaines activités ne réduit pas nécessairement la frustration inhérente à d’autres activités. Les travaux d'un certain nombre de psychologues montrent clairement qu'il n'existe pas d'effet mécanique et automatique de la pratique sportive sur l'agressivité, l'effet cathartique semblant alors négligeable (J-P Leyens, « La valeur cathartique de l'agression, un mythe ou une inconnue? », L'année psychologique, 1977, 2, 525-550.). Mais, à tout le moins, s’agit-il d’un mode de compensation qui permet de diminuer la pression qu’un contrôle permanent de soi fait peser sur les individus.
En fait, la compétition dans le sport est le reflet d’une compétition vécue au jour le jour dans la vie quotidienne, laquelle rend nécessaire l’expression des émotions liées à cette compétition dans une sphère d’activité où elle met moins en danger les personnes. Celui qui se risquerait à se laisser aller en présence de son patron, de ses collègues ou même de sa famille pourrait voir son image flétrie ou même subir des sanctions plus concrètes, alors que celui qui se laisse aller à exprimer sans retenue sa joie ou sa déception dans un cadre sportif ludique sera rarement sanctionné.
Évidemment, tous les sports ne sont pas identiques et certains favoriseront des types d’expression plus ou moins physiques des émotions et correspondront plus ou moins aux normes culturelles des personnes (D’ailleurs, si le sport est une activité mimétique qui favorise l’expression des émotions liées à la compétition dans la vie quotidienne, on peut penser que d’autres activités mimétiques couvrent d’autres stimuli et d’autres supports favorisant la libération des émotions, comme, par exemple, la sympathie ou l’empathie dans le cas du spectateur ou de l’acteur de théâtre ou de cinéma.). La démonstration du plus ou moins grand intérêt des personnes pour un sport ou l’autre en fonction de leurs classes sociales montre bien cela (P. Bourdieu, La distinction, Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979.) et le jeu ou le spectacle qui provoque une forte émotion chez le cadre supérieur n’aura pas les mêmes effets chez un ouvrier. Mais si tous les sports ne sont donc pas des activités mimétiques pour tout le monde, il n’en reste pas moins que le sport est un modèle de la compétition en société et que l’on peut facilement comparer ce qui se passe sur le terrain et ce qui se passe dans la vie (Ce point a bien été relevé par C. Bromberger, A. Hayot et J.M. Mariotti, dans « Allez l’O-M, Forza Juve – La passion pour le football à Marseille et à Turin », Terrain n.8, Avril 1987, pp 8-41.). Se trouve là une particularité du sport en tant qu’activité mimétique : puisqu’il concerne des activités physiques qui permettent l’expression d’émotions liées à l’agressivité et à l’affrontement, on considère souvent qu’en retour, il pacifie les relations sociales dans la vie quotidienne.
Les mêmes caractéristiques que celles que je viens d’exposer sont présentes dans le spectacle sportif. On y retrouve une rupture avec la vie quotidienne, une compétition entre individus ou équipes et les enjeux ne peuvent changer réellement la vie des personnes. Pourtant, pour qu’une activité mimétique fonctionne comme telle au niveau du spectateur, il faut aussi que l’identification au joueur puisse se faire dans un sens ou dans l’autre. L’émotion que ressentent les spectateurs de football est bien souvent liée aussi au fait qu’eux-mêmes ont joué étant enfants et adolescents et sont capables de se projeter dans le jeu en en décryptant parfaitement tous les gestes. De même, la médiatisation des compétitions participe fortement de la capacité d’un sport à s’étendre comme activité mimétique, en en faisant connaître les intérêts et les règles.
Mais surtout, pour que les spectateurs puissent se projeter dans le jeu, il faut bien que celui-ci comporte un certain nombre d’ancrages affectifs. Si le joueur peut, sans difficultés, extérioriser ses émotions, c’est avant tout parce que c’est de lui qu’il est question au travers de ses performances et de son jeu. Pour le spectateur, il faut que se tisse un lien, ne serait-il que temporaire, entre les sportifs qu’il observe et sa propre identité. Les compétitions internationales et nationales n’ont aucun mal à établir cette jonction puisqu’elles sont à même de jouer sur l’identité nationale ou locale. Et il suffit de voir quelques parents observer avec angoisse les efforts de leurs enfants ou les encourager sans retenue lors de certaines compétitions pour comprendre que d’autres attaches que l’identité territoriale peuvent faire lien entre joueur et spectateur.
Enfin, le spectacle sportif répond à une construction bien précise : des étapes se succèdent qui ritualisent l’activité sportive, de l’arrivée dans le gymnase ou le stade à la remise des prix, et font monter la tension de manière à aboutir à la libération des émotions.
Reste qu’il faut bien aussi produire ces sportifs qui vont enchanter les foules. Cela nous conduit à considérer les deux autres fonctions du sport qui sont liées aux émotions.
Le spectacle sportif, pour être support d’émotions, doit créer des conditions particulières : il faut que les tensions aillent croissantes, que les performances s’élèvent au-dessus du commun, que le suspense soit toujours plus important, bref, le spectacle sportif est tenu de surenchérir sans cesse sur lui-même. À ce point se surajoute la nécessité pour les villes et les pays de défendre leur honneur sur la scène sportive (Sur ces points, je renvoie à l’analyse d’Eric Dunning, « La dynamique du sport moderne : la recherche de la performance et la valeur sociale du sport », Sport et civilisation, op.cit., pp. 281-307.).
Pour que ces objectifs soient atteints, il faut que soit formée une classe de sportifs volontaires et motivés, entraînés depuis la plus petite enfance et ayant parfaitement intériorisé les valeurs du jeu sportif. Pour eux, le sport ne correspond pas à un loisir. Il n’est plus là question de relâchement des émotions, mais au contraire d’effort incessant, de plaisir différé, de discipline et d’autocontrôle. Cet autocontrôle est au moins aussi fort que celui que l’on trouve dans le travail industriel.
Même s’il existe des différences selon les sports, notamment en fonction des possibilités de professionnalisation ou de « carrière » sportive, il semble bien que les schémas d’intériorisation des valeurs sportives liées à l’abnégation et à la discipline soient à peu près constants. Il existe bien des différences selon les fédérations, les clubs et les entraîneurs, mais le modèle même de la réussite sportive diffusée par les médias s’impose aux jeunes dont les premières performances permettent quelques espoirs, quand bien même on les préviendrait du dur parcours qui les attend.
La troisième fonction sociale du sport liée aux émotions concerne, justement, les enfants et les adolescents : les activités sportives sont supposées être un moyen d’éducation des jeunes. Dans le même temps que l’activité sportive permet le relâchement des émotions pour des adultes dont le comportement dans la vie quotidienne se doit d’être mesuré, elle est aussi, pense-t-on, un excellent moyen pour les jeunes de faire l’apprentissage d’un contrôle de soi qu’ils maîtrisent encore mal. Et c’est bien par le transfert, de l’activité sportive vers la vie quotidienne, des limites du relâchement des émotions que cet apprentissage doit se faire. Ici, on pense apprendre aux jeunes à différer leur plaisir et à prolonger leurs efforts, à acquérir donc les qualités qui permettent de gérer la compétition dans la vie quotidienne.
C’est bien de cela qu’il est question quand les programmes d’animation sportive fleurissent dans les banlieues défavorisées où les problèmes d’incivilité et de violence apparaissent. Les pratiques mimétiques créent un cadre où les émotions sont à la fois stimulées et canalisées : si, au niveau des adultes, c’est la stimulation des émotions qui joue, au niveau des jeunes, c’est la canalisation qui est sensée intervenir. Il s’agit donc d’un autre versant du sport comme activité mimétique, un versant qui conduit à l’apprentissage de la rétention des émotions. Moyen de socialisation, il permet aux enfants et aux adolescents de développer un « potentiel d’autodiscipline face au déchaînement soudain de leurs pulsions et affects, et ce dans le cadre d’une communauté humaine, selon des normes précises de régulation des conduites et des sentiments » (N. Elias, Du temps, Paris, Fayard, 1996, p. 29.).
Pour récapituler, le sport permet d’éduquer les jeunes générations, de créer des espaces de libération des émotions pour les adultes, d’atteindre à un haut niveau de reconnaissance sociale en s’inscrivant dans un parcours de compétition de performance (Et de gagner sa vie pour ceux qui se chargent d’encadrer les personnes dans ces deux premières fonctions. Ce point, non négligeable sera traité plus loin.). En fait, selon les types d’activité sportive et les différents investissements des personnes dans ces activités, plusieurs de ces fonctions peuvent se retrouver à des degrés différents dans une seule et même pratique. La fonction d’éducation, la fonction de détente et la fonction de performance ne sont pas forcément antinomiques. Néanmoins, deux de ces fonctions sociales procèdent ou devraient procéder par mimétisme avec la vie quotidienne et limiter ainsi les éclats émotifs. L’apprentissage de la rétention des émotions par le sport semble pourtant ne fonctionner que de manière très aléatoire que ce soit dans le spectacle sportif où les débordements des supporters sont fréquents, pour les compétiteurs de haut niveau qui se laissent parfois aller à la violence (Je ne fais pas ici allusion à la violence technique qui est utilisée, de manière quasi stratégique, dans certains sports pour faire délibérément mal à l’adversaire, mais aux transports émotionnels qui donnent lieu à une violence spontanée.) ou pour les jeunes qui pratiquent le sport à bas niveau. Les débordements varient bien sûr selon les sports et certains semblent plus propres à déchaîner les émotions sans qu’elles soient canalisables. Mais, au-delà de la scène de la compétition, les effets pacificateurs de l’activité sportive ne semblent pas si nets. Les sportifs, jeunes ou moins jeunes, pratiquant à haut niveau ou non, ne semblent pas avoir des comportements si tranquilles dans les activités « hors sport ». De même, puisque les activités sportives sont supposées favoriser l’expression des émotions, elles pourraient, ne serait-ce qu’en partie, limiter les usages de produits psychoactifs liés à cette même fonction. C’est ce que pourraient laisser penser les travaux de Marie Choquet et de ses collègues en différenciant les usages de produits psychoactifs en fonction des usages du sport. Les jeunes qui ont des pratiques sportives intensives, c’est-à-dire celles qui sont les plus susceptibles de se rapprocher du modèle de la carrière, consomment davantage que ceux qui ont une pratique modérée, c’est-à-dire celle qui est la plus susceptible de correspondre à la fonction de décompression ( M. Choquet et al, « Jeunes, sport, conduites à risques », rapport de recherche, Jeunesse et sports, 1999. La liaison apparaît pour l’alcool et les produits illicites, mais non pour le tabac. Une même liaison s’opère au niveau des comportements violents.). En considérant les différents usages qui sont faits des produits psychoactifs dans leur fonction de désinhibition, ne peut-on pas trouver des clés qui puissent permettre de comprendre pourquoi les effets de libération ou de rétention des émotions du jeu sportif fonctionnent si mal ? Il nous faut alors observer comment s’articulent alors les différents usages de produits psychoactifs et les différents usages du sport.