Travailler le dopage: l’apport du psychologue du sport
Qu’est-ce que le dopage ? Cette question est aujourd’hui abordée sous l’angle de la description des produits (liste et risques), des contrôles et de la répression. Or tout n’est pas rationnel, notamment la relation du sujet au produit. D’où l’importance de l’aspect psychologique, des enjeux inconscients véhiculés : rapports au sport, à la performance, au corps, à la vie du sportif (sacrifice), à son entourage, aux rumeurs, aux médias, à la loi… Le psychologue du sport travaille avec le sujet, l’individu sportif, en tant que personne neutre et soumise au secret professionnel. Il écoute et clarifie le phénomène, ses projections et ses représentations. Il évoque donc la place du sport dans la vie pour donner un sens à la place du dopage dans le sport. La compréhension du phénomène, de ses causes et de sa complexité pourront alors déboucher sur des interventions de préventions, de soins et de thérapies.
Compréhension du phénomène
Différentes variables placent le sportif au sein d’un système dont sa professionnalisation le font dépendre : ce système impose-t-il une dépendance du sportif à certains produits ? Bref, le dopage est-il une drogue ? Si oui, le sportif peut-il être autonome, responsable et maître de lui ? Le caractère culturel d’une pratique interdite, l’institutionnalisation de la transgression de la loi dans certains sports en font une étape, un passage «obligé» pour atteindre la performance de haut niveau. La motivation, le désir de réussite se confrontent donc à un rapport au risque envers la loi et envers le corps. Le culte de la performance, la logique du toujours plus (haut, vite, fort) se heurte à l’éthique sportive de l’esprit sain dans un corps sain (ASICS : Animo Sano In Corpore Sano). Le sportif de haut niveau est de plus en plus objectalisé, mécanisé et investi d’enjeux qui dépassent le cadre de son activité : la dimension spectacle, les enjeux financiers associés, la valeur commerciale de son image, le transforment en produit de consommation qui doit satisfaire le spectateur (en dépit de sa santé), qui exige une productivité de l’être humain et de son corps. Se pose alors la question des limites qui parfois se donnent à voir par le langage du corps (blessures à répétition, contre-performances, voire décès). Le sujet se confine alors dans le non-dit sous peine d’exclusion et est victime d’une surexposition au risque sans pouvoir recourir à un suivi psychologique : la souffrance en est accrue et seul l’entourage proche peut fournir un appui, une écoute qui sert de «soupape de sécurité» pour éviter les décompensations, les saturations. Il devient donc urgent d’ouvrir un espace de soins, d’écoute et de soutien.
Prévention
Prévenir, c’est déplacer le problème dans la vie du sujet. Le psychologue du sport peut donc :
faire des bilans psychologiques réguliers sous forme d’entretiens individuels, pouvant utiliser les tests comme médiateurs. Le but est de favoriser la verbalisation, de faire le point pour donner un sens à la pratique resituée dans la dynamique du sujet. Le sportif doit se réapproprier ses actes et doit les accorder à son désir de sujet pensant, parlant et souffrant dans son corps. Il ne se réduit pas à une mécanique d’organes. Cette prise de recul dans un lieu neutre, donnant un cadre, une place à l’expression du vécu et du ressenti, permet au sportif de faire des projets réalistes, de se projeter dans l’avenir plutôt que de vivre l’instant présent dans une logique de toute-puissance. Cette responsabilisation par rapport à la pratique, à l’institution, aux produits, donne une place aux choix du sujet et peut avoir un rôle cathartique,
participer à la formation des entraîneurs et des dirigeants : information et sensibilisation aux enjeux véhiculés par leur métier, leur implication dans la relation avec l’athlète,
laisser un espace de parole ouvert à l’entourage du sportif (parents, amis, conjoints, professeurs) pour verbaliser les inquiétudes, préjugés, stéréotypes, représentations, rumeurs… Cette mise en sens par la mise en mots, le rôle de «miroir» du psychologue (il renvoie un sens par la mise en mots), visent à une meilleure compréhension de la vie sportive, de ses dangers et contraintes : il ne s’agit pas de faire un cours mais d’échanger.
Soins et thérapie
Les entretiens individuels soumis au secret professionnel abordent le vécu des contrôles positifs et de la relation au dopage en général : par rapport à la vie (ambitions), aux risques, aux interrogations (culpabilité), à la performance, à l’entourage (rumeurs, suspicions), à l’argent, à la profession, à la sexualité…
Un travail sur le rapport au corps (sensations, image du corps) semble indispensable, utilisant par exemple des techniques psycho-corporelles comme la sophrologie et la relaxation.
Les entretiens collectifs permettent aussi de travailler au niveau des institutions, sur les représentations individuelles et sociales (du sport, de l’athlète, des autres, du dopage). C’est une prise de recul par rapport au système qui lui est nécessaire.
A la différence du médecin, le psychologue du sport ne fait pas de l’information directe, à la différence des instances sportives, il ne juge pas mais écoute, soutient et aide le sportif à prendre du recul sur sa vie car «prendre du recul, c’est prendre de l’avance», c’est anticiper, se responsabiliser et donner un second souffle au sport.
Karine Bui-Xuan et Bertrand Dargaud
Rhône-Alpes