Magazine Sport & Vie > Sport & vie n° 68


Le tour des "Assos"

Sans être calamiteux, les résultats de notre sondage révèlent tout de même quelques grosses lacunes en matière de dopage. Certes, on en parle beaucoup dans les médias, mais en privilégiant chaque fois l'aspect scandaleux. Au bout du compte, il apparaît comme le fait d'individus sans scrupules qui finiront tôt ou tard par être démasqués. Ouf, la morale est sauve. Or le dopage, c'est souvent tout autre chose: une lente dérive vers des formes de plus en plus lourdes de dépendance avec une prise de conscience très tardive des risques sanitaires. Entre ces deux approches, le lien n'est pas évident à faire. Si bien que peu de sportifs se sentent réellement concernés ou alors beaucoup trop tard. L'information éprouve aussi beaucoup de mal à passer. Les grandes campagnes de prévention restent globalement assez peu efficaces à faire prendre conscience des risques. Quant à changer les comportements... Une meilleure solution consiste à se rendre dans les clubs ou dans les écoles pour discuter avec les jeunes, du sport, de la santé, de la compétition et, accessoirement, du recours aux médicaments pour être plus performant. Plusieurs associations s'occupent de ce type de prévention, soit dans le cadre d'organisations plus importantes (Fédération sportive, Comité olympique, Ministère), soit de façon bénévole. Pour nous qui voulions répertorier les initiatives, le travail s'est révélé beaucoup plus facile avec les organismes non officiels qui se réjouissaient souvent de trouver là l'occasion de faire connaître leurs actions; qu'avec les institutions où, malgré des dizaines de coups de fil à toutes les heures de la journée et autant de promesses de rappel, nous ne parvenions pas toujours à entrer en contact avec la personne chargée du dossier (... dont on nous promettait pourtant qu'elle existait). On a finalement jeté l'éponge en football et en haltérophilie. Tandis qu'en cyclisme, on a eu cet échange surréaliste avec un interlocuteur qui, au début de la conversation, nous a fait savoir qu'il préférait conserver l'anonymat!

- Quelles actions la Fédération mène-t-elle pour lutter contre le dopage?
- Le problème est évoqué dans les brevets fédéraux: il existe une formation de lutte contre le dopage. Des réunions sur le sujet sont également organisées dans plusieurs régions. Enfin, nous avons édité un CD-Rom que nous avons envoyé à 2.700 clubs de France et dans lequel nous évoquons les effets du dopage sur la santé. On y trouve aussi des conseils d'entraînement, de préparation physique, de diététique, bref toutes les alternatives au dopage.

- Quel accueil a-t-il reçu?
- C'est le problème. D'après une enquête du comité régional des Pays de la Loire, on s'est aperçu que seulement 10% des clubs en ont fait bon usage. (Ironique) Les autres manquaient sans doute de temps...

- La fédération est-elle elle-même suffisamment agressive sur le sujet?
- La FFC s'implique davantage dans la lutte contre le dopage que beaucoup d'autres fédérations sportives. Il faut dire que certaines grandes fédés ne font pas grand chose, tout simplement parce qu'elles refusent de voir la réalité en face. Mais, dans l'absolu, c'est vrai, il faudrait que les fédérations mènent une politique préventive plus agressive. Seulement, je doute qu'il y en ait une qui se dévoue.

- Jean Pitallier, successeur de Daniel Baal à la tête de la FFC, donne plutôt l'impression de regarder cela de loin. Lors du scandale du dernier Giro, il a déclaré sur la chaîne de l'Equipe TV que c'était à la police et la justice d'agir. Drôle de façon de se défausser, non?
- (Gêné) "Ah bon, il a dit ça? C'est étonnant, mais peut?être que ses propos ont été mal interprétés. Personnellement, je ne veux pas polémiquer à ce sujet. Notre souci dans le cyclisme, c'est que ce problème est sans doute encore plus tabou qu'ailleurs. Certains considèrent le dopage comme un fait acquis. Ils sont minoritaires, mais ils existent. Et vous savez aussi bien que moi que faire évoluer les mentalités n'est pas quelque chose de simple. Il existe une culture du dopage dans le cyclisme, c'est vrai. Heureusement, il existe aussi une culture de l'antidopage.

- On regrette aussi que les coureurs qui ont dénoncé le dopage comme Jérôme Chiotti ou Christophe Bassons n'ont pas toujours reçu le support franc et massif des autorités fédérales. Au contraire, ils ont été carrément "bordurés" par le milieu. Pour un peu, c'est eux qui passeraient pour des tricheurs.
- C'est déplorable, en effet. Mais il existe une véritable loi du silence. Cela dit, je crois que depuis que certaines personnes parlent et que les médias balancent de nouvelles affaires, les choses évoluent favorablement. Notamment au niveau des équipes françaises, car les sponsors ont exigé un assainissement de la situation. La santé des coureurs a tendance à s'améliorer.


Fondation Sport et Santé - CNOSF
1 avenue Pierre de Coubertin - 75013 Paris
Tél.: 01.40.78.29.24.
Fax: 01.40.78.28.34.
E-mail: Dopage@cnosf.org

Au niveau du Comité National Olympique du Sport Français (CNOSF), la prévention du dopage est confiée à une fondation baptisée "Sport et Santé", crée en septembre 1997 et présidée actuellement par Patrick Magaloff. "La Fondation a un rôle d'animateur et de fédérateur", nous explique cet ancien pharmacien. "L'objectif est de sensibiliser, d'informer et de produire des documents pédagogiques. Notre action vise surtout les jeunes via les clubs et les écoles". L'actualité de ces dernières années montre en effet que le dopage ne gagne rien à être traité en interne dans les milieux professionnels. Il débute souvent beaucoup plus tôt et de façon beaucoup plus insidieuse. "Cela est extrêmement grave", reprend Patrick Magaloff. "Car au-delà de la notion de fraude que pas mal de personnes tendent à relativiser, certaines n'ont pas conscience des effets déplorables que peut avoir l'utilisation de produits dopants sur la santé. Des vies sont en danger!" La discussion s'engage alors sur les responsabilités respectives des Etats et des institutions sportives. "Nous travaillons la main dans la main avec le Ministère en se répartissant les rôles. A mon avis, il faut plus d'implication de l'Etat dans la répression et plus d'implication du mouvement sportif dans la prévention". De prime abord, celle menée par la Fondation Sport et Santé apparaît plutôt soft, pas forcément moraliste, mais soucieuse de mettre l'accent sur les risques pour la santé. "Aucune loi n'interdit de se doper", rappelle judicieusement Patrick Magaloff. "Chacun est libre de faire ce qu'il veut et d'en apprécier les conséquences, aussi bien sur le plan de la santé que sur l'idée que l'on se fait du sport. Mais il ne doit rien ignorer des risques qu'il encourt!"
En collaboration avec le Ministère de la Jeunesse et des Sports, la Fondation a récemment produit une petite mallette de prévention, assez comparable à celle utilisée par les policiers de la brigade des stupéfiants dans les campagnes antidrogue menées dans les lycées. "Le conférencier s'appuie sur les différents éléments qui la composent", explique Patrick Magaloff. "En s'efforçant, bien sûr, d'adapter son discours en fonction de son auditoire. On ne parle pas de la même façon à un jeune sportif qu'à un médecin ou un éducateur". Pour l'heure, il préfère ce type de projets à des méthodes plus directes, comme celles utilisées depuis peu en France par la Sécurité Routière, laquelle n'hésite plus à financer des campagnes de publicité où les images réelles d'accident de la route ont pour objectif de marquer les esprits. "Nous avons étudié ce style de prévention, tout comme celle concernant le SIDA. Je ne dis pas que nous n'en viendrons jamais à une telle pratique. Mais, en matière de dopage, nous ne disposons pas d'images aussi frappantes et surtout, il n'est pas facile de trouver des repentis..." Il insiste alors sur l'importance d'un travail de proximité. "La Fondation dispose d'un réseau de près de 500 correspondants, membres de différentes fédérations (ndlr: espérons qu'ils se montrent un brin plus réactifs que lorsque nous les avons contactés). Ils sont présents dans toute la France et prêts à intervenir pour un petit exposé à la demande d'un professeur d'éducation physique, d'un dirigeant de club ou d'une collectivité territoriale. En outre, il n'est pas rare que des sportifs de haut niveau -le plus connu étant David Douillet- s'adressent aux jeunes pour leur faire part de leur expérience."
Ah si Douillet s'y met!


Association 100% sport pur
5 rue du Taur - 31250 Revel
Tél.: 06.22.18.37.54.
Site internet: www.sport-pur.asso.fr

Hors du domaine institutionnel, on trouve une myriade d'initiatives privées où, avec des moyens souvent dérisoires, des bénévoles réalisent des prouesses. Avec un budget annuel de 300.000 francs (*), l'association "100% sport pur" fait figure de géant. Etablie dans la région Midi?Pyrénées, elle concentre elle aussi son action sur la prévention auprès des jeunes. "Parmi eux, beaucoup considèrent que le dopage n'est pas une chose grave et dangereuse" nous explique son président Patrick Chevallier (co-fondateur avec Daniel Rousseau). "Pendant longtemps, on manquait de données précises pour les détromper. Heureusement, aujourd'hui, on en sait un peu plus." La recherche scientifique joue ainsi un rôle essentiel au côté de ceux qui combattent le dopage sur le terrain. Elle fournit les arguments dissuasifs. Des procès comme celui de l'Affaire Festina ont également eu un impact pédagogique évident. Il suffit de se rappeler le désarroi de Richard Virenque à l'énoncé des conséquences possibles de sa très lourde consommation de produits interdits pour se faire une idée du degré d'inconscience dans lequel baignent ces athlètes. Enfin il est capital que toute l'information relative aux questions législatives passe dans le grand public. "Nous n'entendons pas nous substituer au pouvoir en place" reprend Patrick Chevallier. "Mais, le cas échéant, nous pouvons très bien nous porter partie civile". Son organisation compte à présent sur la collaboration d'une cinquantaine de personnes de tous horizons. On trouve des sportifs, des Conseillers Techniques Régionaux ou des médecins du sport comme le professeur Daniel Rivière du CHU de Toulouse. Chacun dans son domaine essaie de faire prendre conscience de l'ampleur du problème. Car évidemment, le dopage ne se limite pas à l'élite. La récente affaire du pot belge est édifiante quant à la capacité de ces réseaux amateurs à faire fructifier leur sordide petit commerce. "Je considère le dopage comme une véritable bombe à retardement", explique notre interlocuteur. "Elle menace d'exploser sans que personne ait réellement conscience du danger". Entre autres actions préventives, l'Association 100% sport pur a conçu une exposition itinérante qui, sur le plan scientifique, a reçu l'aval du médecin conseil du Ministère de la Jeunesse et des Sports. "Elle voyage de ville. Elle était notamment à Toulouse lors de l'Open de tennis de Toulouse. Elle ira aux championnats de France UNSS, mais également dans des centres commerciaux ou des mutuelles étudiantes. Et cet automne, elle le sera dans des écoles". Cette exposition s'articule autour d'une vingtaine de panneaux réalisés par des étudiants d'une école de design qui évoquent différents thèmes liés au dopage: les produits, les contrôles, les influences, les risques, etc. "Nous avons voulu que ces illustrations soient à la fois simples, accessibles, explicites et marquantes". Quel accueil leur est réservé? "Souvent on devine que les gens n'osent pas venir vers nous. Ils regardent, semblent intéressés mais rares sont ceux qui font la démarche de venir spontanément nous parler. Alors il nous revient de faire le premier pas. On prend les gens par la main, en quelque sorte, pour les inciter à s'exprimer. Certains posent de simples questions sur le dopage, d'autres, sans trop se mouiller, évoquent des copains de leur âge qui prendraient des produits. On leur fait comprendre alors que nous ne sommes pas là pour procéder à une enquête, mais simplement pour insister sur les dangers d'une utilisation abusive des médicaments. Le plus frappant, c'est la méconnaissance des gens. Et pas seulement des plus jeunes!" Aussi l'association va bientôt produire un petit fascicule reprenant les grands thèmes de l'exposition. Elle compte également ouvrir une permanence dans des bureaux plus fonctionnels à Toulouse. "Mais la grande nouveauté sera la réalisation prochaine de deux films de 26 et 52 minutes qui nous permettront de nous servir d'images choc, telles que la remise frauduleuse de produits dopants effectuée par un pharmacien, des témoignages d'anciens sportifs dopés aujourd'hui dans un état de santé précaire et ceux de champions actuels comme Jérôme Chiotti, cycliste repenti, ou Jean Galfione qui entend témoigner ainsi qu'il est tout à fait possible de réussir sans tricher."

(*) Les subventions proviennent du Conseil Régional Midi?Pyrénées, Conseil Général, Direction Régionale Jeunesse et Sport Midi?Pyrénées et de la mairie de Balma.


Association de lutte contre le dopage
21 rue de Vaucouleurs - 45100 Orléans
Tél.: 02.38.51.38.71.
06. 61. 64. 98. 51.
E-mail: association.dopage@libertysurf.fr

L'Association de Lutte Contre le Dopage se positionne dans la lignée de la précédente mais avec ce souci supplémentaire de démontrer que le dopage n'est pas seulement néfaste pour la santé du sportif, mais pour le sport dans son ensemble. Une discipline comme le cyclisme souffre aujourd'hui d'un déficit d'image qui résulte directement de la généralisation des conduites dopantes au plus haut niveau. Au bout du compte, la survie de la discipline se trouve menacée. La même histoire pourrait parfaitement se reproduire ailleurs: athlétisme, football, rugby, etc. "Nous avons pris l'initiative de former une association en juillet 1997 pour combattre précisément tous ceux qui avilissent le sport: les pourvoyeurs, les médecins et les entraîneurs peu scrupuleux, ainsi que les sportifs qui incitent les autres, et parfois les plus jeunes, à se doper et qui mettent ainsi leur santé en danger" nous explique Charles?Henri Michel, l'un des trois fondateurs historiques de l'association. "Avec deux autres cyclistes amateurs du Loiret, nous avons voulu dénoncer un système fossoyeur du sport". L'association, parrainée par un ancien coureur, Gilles Delion, qui, en son temps, était entré en guerre lui aussi contre l'hypocrisie du milieu, n'entend pas limiter son action à cette seule discipline. "Nous intervenons auprès d'un grand nombre de clubs, dans les sections sports études ou carrément au niveau des fédérations", reprend Charles?Henri Michel. "Toujours par le biais de conférences?débats, d'expositions, de films, de sondages ou de la tenue à la fois d'une revue de presse et d'une bibliographie grâce à l'aide d'une soixantaine de partenaires bénévoles et d'une dotation de 20.000 francs de la Direction Régionale Jeunesse et Sport, de la ville d’Orléans ou de partenaires privés". Alors, bien sûr, ce type d'initiative ne plaît pas à tout le monde. Certains sortent l'artillerie lourde quand ils voient se pointer les membres de l'association. "Nous sommes parfois mal reçus lorsque nous participons à un colloque", avoue-t-il. "C'est un euphémisme". On leur reproche de dramatiser le sujet, de se mêler de ce qui ne les regarde pas. En gros, cela peut se traduire par "laissez?nous faire, cela fonctionne très bien ainsi". Parfois, on les accuse même de vouloir salir l'image du vélo. "Là, cela me choque" explique-t-il. "Car c'est exactement le contraire. Nous voulons rendre au sport sa beauté et je souhaite que tous ceux qui souhaitent un sport propre se mobilisent comme nous. Nous avons besoin de relais, de nouveaux partenaires, et pas seulement du milieu sportif, pour toucher la conscience collective".


Jean-Paul Stephan - L'envers du vélo
22 rue Henry Bordeaux - 52100 Saint-Dizier
E-mail: jean-paul.stephan@wanadoo.fr

Jean-Paul Stéphan, bien épaulé en cale par Christiane Paris, fait aussi partie de ceux qui ne se résignent pas devant le spectacle d'un sport à la dérive. Vététiste de catégorie nationale de 38 ans, licencié de l'UC Joinville, il habite un département ?la Haute?Marne? sportivement très discret où les mentalités s'accordent mal avec le principe des grands déballages médiatiques. "Pourtant j'ai crée une sorte de club, qui réunit des personnes refusant le dopage", explique ce professeur agrégé d'éducation physique. "Nous intervenons dans les clubs ou dans les stages d'entraînement et de préparation physique estampillés Fédération Française de Cyclisme (FFC), pour leur faire comprendre qu'il existe beaucoup d'alternatives au dopage. Seulement, j'ai l'impression que tout le monde n'est pas vraiment concerné par le problème. Le dopage est un vaste trafic au sein duquel on minimise systématiquement les risques. Finalement, on se trouve avec des amateurs qui n'hésitent pas à se bousiller la santé pour gagner une prime de 2.000 ou 3.000 francs". A partir de là, évidemment, le jeu est faussé. Et si tous les cyclistes dégoûtés quittent la compétition, il ne restera que les dégoûtants! La Fédération Française a-t-elle conscience de cela? "Il y a eu des efforts, notamment de la part de l'ex-président Daniel Baal", reconnaît Jean-Paul Stéphan qui regrette toutefois que les rares initiatives viennent toujours d'en haut, sans véritable relais avec les associations de bénévoles qui oeuvrent sur le terrain. "Le milieu fédéral fonctionne en vase clos et ce n'est pas facile de le faire bouger. Je me souviens qu'un jour, j'avais proposé au comité de Champagne de faire une intervention et de parler du dopage. On m'avait certifié qu'un médecin participerait à ce débat mais il n'est jamais venu... ". Des aides sonnantes et trébuchantes seraient également les bienvenues. Beaucoup d'excellents projets sombrent, faute d'avoir pu réunir les sommes souvent modestes pour payer le matériel didactique, les timbres, les déplacements, les locaux. Heureusement, on trouve des subsides grâce à des initiatives comme "La règle du jeu" (voir encadré). "Cela m'a permis d'organiser des conférences dans la région et des animations avec des gosses qui s'exprimaient à travers des textes, des sketchs et des poèmes. Mais il faut être clair: je pense que la prévention doit être plus musclée. Les dessins humoristiques, c'est bien. Mais cela n'a pas beaucoup d'effet. A mon sens, les campagnes de prévention devraient être plus directes et la répression plus sévère". Il défend ses idées sur le site internet (www.cycles-lapierre.fr) et, conscient qu'il faut accompagner les jeunes vers des nouveaux comportements, il propose aussi des articles sur la diététique et l'entraînement, pour progresser sans recourir aux béquilles artificielles. "Je sais qu'ils sont lus dans les clubs et je considère cela comme un signe très encourageant."


Ecoute Dopage
Numéro d'appel: 0800.15.20.00

Depuis trois ans, ce service téléphonique, accessible via un numéro vert, applique au dopage des méthodes d'aide et d'écoute qui ont fait leurs preuves dans des domaines comme la violence conjugale (SOS Femmes Battues), le sida (Allô Ecoute SIDA) ou le suicide (Ecoute Suicide). Pour dire la vérité, l'idée n'avait pas soulevé des vagues d'enthousiasme au départ. Mais les révélations de l'affaire Festina ont décillé les yeux de beaucoup de gens et, aujourd'hui, le numéro vert fonctionne à plein régime. "Depuis la mise en service d'Allô Ecoute Dopage nous recevons entre 1200 et 1500 appels par mois, mais nous ne pouvons en traiter que 800 à 900, car il n'y a qu'une seule ligne disponible" , explique Jean Bilard, responsable du projet et Professeur de psychologie du sport à l'Université de Montpellier. "Nous avons remarqué que le nombre des appels est fluctuant en fonction des évènements extérieurs. En général, l'opinion publique est assez curieuse et indécise aux moments des grandes compétitions sportives" . Ce qui frappe le plus les personnes qui traitent les différents appels est la méconnaissance du grand public sur les produits dopants, même si la situation a tendance à s'améliorer. "Mais cela reste très flou. Les gens nous posent beaucoup de questions sur le cannabis, surtout lorsqu'on apprend que des sportifs connus (Lama, Barthez) ont été suspendus pour son usage. Les produits comme la carnitine ou la créatine soulèvent des interrogations. En clair, personne ne sait exactement où on en est de leur caractère licite ou interdit". Ainsi, la plupart des appels émanent directement des sportifs, dont un nombre non négligeable d'adolescents. "Chez les jeunes, il n'y a pas de consommation sans initiative personnelle" , reprend Jean Bilard. Plus rarement, ce sont les entraîneurs (3 à 4% des appels) ou les parents qui s'inquiètent d'une transformation physique précoce ou de la découverte de produits suspects planqués au fond d'un sac ou d'une armoire. "Nous conseillons aux gens de s'interroger sur le produit suspect, sa provenance, son coût, si le marché est contrôlé ou non. Souvent, ils appellent trois ou quatre fois de suite et, progressivement, ils prennent conscience de l'éventuelle nocivité du produit." Si certains appels trahissent soit une interrogation, soit une crainte, d'autres font transpirer une véritable détresse qui se manifeste parfois par des comportements agressifs. "Nous avons été contactés par des personnes en plein désarroi qui ne savaient pas quoi faire et n'osaient pas en parler à leur entourage. Le dopage est souvent un drame qui se vit seul. Certains sportifs prennent des produits à trop forte dose, jusqu'à dix fois la posologie. Ils sont désemparés. Nous les orientons alors vers des généralistes ou des médecins du sport, ou carrément vers des structures hospitalières en cas d'urgence" . Le Professeur Jean Bilard a bien conscience qu'il intervient au bout d'une longue chaîne de responsabilité. Il stigmatise une répression trop peu dissuasive en amont. "Les sanctions sont souvent trop faibles". Et surtout, il regrette un manque général d'éducation à la santé. "La France est un des pays au monde où l'on consomme le plus de médicaments. Les gens prennent parfois n'importe quoi sans savoir si le produit est adapté. La réflexion sur le dopage ne peut pas faire l'économie de ce genre de réflexe fortement ancré dans le comportement de chacun".


Dopage.com
www.dopage.com
Le portail internet de lutte contre le dopage

Le site dopage.com propose à peu près le même service que le numéro vert "Ecoute Dopage" dont il est d'ailleurs une émanation. "En lançant son projet de numéro vert, Jean Bilard avait l'idée de faire appel à des professionnels de l'écoute plutôt qu'à des professionnels du dopage" , nous explique Dorian Martinez, responsable du site. "Il s'est adressé à nous, neuf diplômés en psychologie du sport. C'est comme cela que j'ai commencé" . L'expérience acquise au téléphone lui a beaucoup servi pour élaborer le projet. "En travaillant au numéro vert, je me suis rendu compte que le dopage ne concernait pas uniquement les sportifs professionnels -ils représentent peut-être un appel sur 10.000- mais énormément d'amateurs et de jeunes. De plus, ils étaient nombreux à téléphoner pour nous dire qu'ils avaient été contrôlés positifs sans avoir voulu se doper. J'ai alors eu l'idée de créer une base de données pour permettre aux gens de savoir quels médicaments ils pouvaient ou non consommer pour se soigner sans risquer un contrôle positif. Le premier slogan du site dopage.com était d'ailleurs: "Vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas." Le site naît en avril 2000. Aujourd'hui, il connaît un franc succès. 45.000 pages sont visitées chaque mois par 15.000 internautes et 980 personnes sont abonnées à la mailing liste, un bulletin d'information mensuel gratuit sur le dopage. Dorian Martinez aimerait voir son site complètement abouti d'ici deux à trois ans. "Grâce à l'apport de France Télécom, Dopage.com s'est amélioré tant au niveau du contenu rédactionnel que de l'habillage. J'y ai notamment ajouté une rubrique sondage et forum. Je reçois également les dépêches d'AFP traitant du dopage. Contrairement à ce que l'on pourrait croire en lisant les journaux, il y a quatre ou cinq affaires de dopage qui tombent tous les jours. J'aimerais cependant faire appel à un journaliste pour augmenter le contenu rédactionnel et à un pharmacien pour donner plus de conseils. Pour ça, il faudrait un budget prévisionnel d'un million de francs, ce que je n'ai pas." Mais Dorian Martinez ne désespère pas. Les mails qu'il reçoit lui indiquent que les étudiants sont de plus en plus nombreux a effectuer des travaux sur le dopage. Les sondages aussi sont éloquents. Quatre-vingt dix pour cent des gens estiment ainsi que les sponsors ont leur responsabilité dans la lutte contre le dopage et 70% trouvent légitime la fouille des chambres des coureurs lors du dernier GIRO. Seule ombre au tableau: il regrette le manque de collaboration entre les différentes instances responsables: fédérations, ministères, CNOSF et même CIO. "Il y a plein d'initiatives et aucun lien entre elles!"


Institut Biotechnologique de Troyes
Institut de Médecine du Sport, 11 rue Marie Curie
10.000 Troyes
Tél.: 03.25.71.46.00 Fax: 03.25.71.46.10
E-mail: ibt.ims@wanadoo.fr
Site internet: http://perso.wanadoo.fr/ibt.ims/

Certains représentants des milieux médicaux ont à leur tour pris conscience de la gravité de la situation. D'une part, ils constatent les limites actuelles en matière de dépistage. De l'autre, ils s'aperçoivent que le problème ne pourra aller qu'en empirant si l'on continue de détourner systématiquement les futurs médicaments de leurs indications. La lutte antidopage se doit de réfléchir à la fois sur la forme et sur le fond. Voilà ce qui pousse des scientifiques reconnus à prendre leur bâton de pèlerin et à intervenir régulièrement lors de conférences ou de débats, ainsi que dans les médias. Gérard Dine fait partie de ceux-là. A force, ce président de l'Institut Biotechnologique de Troyes a affûté son discours. Il résume la situation de façon parfaitement claire et concise. "Historiquement, le dopage était basé sur l'emploi de molécules chimiquement accessibles comme les amphétamines. La lutte contre le dopage se situait alors dans un contexte de toxicologie classique. Mais depuis dix ans, le dopage est entré dans l'ère des biotechnologies avec des molécules qui copient les substances produites naturellement par l'organisme. Tout devient alors beaucoup plus compliqué". Il prévoit d'ailleurs une explosion des produits dopants dans les deux ou trois décennies à venir. "De nombreux facteurs de croissance musculaire, vasculaire ou neurologique vont être disponibles. Les modes d'administration vont changer. L'EPO et autres hormones de croissance seront accessibles en spray nasal" . Beaucoup de freins risquent de sauter. Face à cette perspective, la lutte antidopage devra faire preuve d'une rigueur à toute épreuve, ce qui n'a pas toujours été son fort par le passé. Cela implique aussi une collaboration très étroite sur le plan scientifique. Gérard Dine et plusieurs de ses collègues regroupés au sein du réseau BIOFORMA, ont uniformisé leurs méthodes et équipé d'un matériel standardisé plus d'une centaine de laboratoires de biologie médicale. "Le problème, c'est que les moyens utilisés pour la prévention et la lutte contre le dopage sont dérisoires par rapport aux sommes qui circulent dans le sport" , reprend Gérard Dine. Il prône alors un investissement plus important du mouvement sportif. "Pourquoi ne pas envisager une démarche comparable à celle de l'écotaxe , propose-t-il. Qu'on applique au sport le principe pollueur=payeur!" Une autre façon de concevoir la prévention.


SEDAP Dijon
30 Boulevard de Strasbourg - 21000 Dijon
E-mail: sedap@wanadoo.fr
Tél.: 03.80.68.27.27.

L'évolution du phénomène du dopage est telle que certains services d'aide se sont vus obligés d'étendre leurs compétences. A Dijon, la Société d'Entraide et D'Action Psychologique (SEDAP), une association d'aide aux toxicomanes, traite aujourd'hui environ 5% d'appels relatifs au dopage. "Les personnes qui nous contactent sont soit les usagers, soit des proches inquiets du comportement de leurs enfants ou amis" , précise Gérard Cagni, le directeur de la SEDAP à Dijon et ancien cycliste lui-même. "Tout reste anonyme. Nous tentons alors d'orienter les personnes vers des psychologues ou des médecins spécialisés. Si elles souhaitent davantage de précisions sur la nature de certains produits, nous les orientons vers Ecoute Dopage. Mais il nous arrive aussi d'accueillir ceux et celles qui en font la demande." Comme tous ceux qui veulent faire face au dopage, la SEDAP vise avant tout à mettre les usagers face à leurs responsabilités. "Nous ne sommes pas des flics" , poursuit Gérard Cagni. "Il ne nous revient pas non plus de leur faire la morale. En fait, on cherche à leur faire prendre conscience de quelque chose qu'ils ont tendance à oublier dans ces moments-là: c'est que le sport, ce n'est pas la vie. Certes, une réussite à un haut niveau implique des sacrifices. Mais pas tous les sacrifices! A mon avis, on a tort de focaliser sur tel ou tel produit alors que c'est la conduite qui est inquiétante" . Face à un environnement qui, bien souvent, prône l'investissement total, il paraît bien pessimiste sur l'avenir du sport. A ses yeux, sa survie passerait par un travail auprès des jeunes en mettant l'accent sur l'aspect ludique du sport: bandes dessinées éducatives, expositions, jeux, etc. Quant aux adultes déjà bien ancrés dans certaines dérives, il faudrait leur tenir un discours plus lucide sur le danger de tout sacrifier -y compris sa santé- au profit d'un rêve. Mais cela implique de ramer à contre-courant du discours dominant basé sur la performance et la réussite individuelle. Lutter contre le dopage est aussi une affaire d'idéologie.


La règle du jeu

Dans cet article, nous n'avons évidemment pas pu présenter toutes les associations qui travaillent en prévention du dopage. Elles sont trop nombreuses et avec des projets parfois trop disparates. On se rend compte de cette richesse grâce à une initiative exemplaire lancée par la société "La Française des Jeux" qui, depuis deux ans, consacre deux millions de francs à financer divers projets qui valorisent un sport propre, ouvert à tous, sans violence et, bien sûr, sans dopage. L'année passée, cette opération, baptisée "La règle du jeu" , a retenu 23 dossiers.
- Un club d'haltérophilie de Dijon a obtenu 50.000 francs pour ouvrir un centre de ressources sur la prévention du dopage.
- Le Comité Départemental Gymnastique Volontaire des Yvelines a reçu 10.000 francs pour organiser un cycle de conférences-débats sur le sujet.
- Vingt mille francs ont également été attribués au Comité Départemental Olympique et Sportif de l'Eure pour une action de sensibilisation dans les écoles sur le dopage mais aussi sur l'ensemble des conduites à risques: tabac, alcool, médicaments.
- L'Institut Régional de Médecine du Sport de Nantes a bénéficié d'une dotation de 60.000 francs pour la création d'une exposition itinérante sur le dopage à l'intention des établissements scolaires.
- Même chose pour le Comité Départemental Olympique et Sportif d'Ille-et-Vilaine (20.000 francs).
- La Fédération Nationale de Sport Universitaire a reçu 10.000 francs pour l'organisation de 5 colloques sur le dopage à l'occasion des championnats de France, et ainsi de suite.

On peut facilement consulter l'ensemble de ces projets sur le site de la Française des Jeux. Et pour participer? Rien de plus simple. Il suffit de concevoir une action qui répond aux objectifs de l'opération et de remplir un dossier de participation disponible sur simple demande à l'adresse suivante:

Fondation d'Entreprise "La Française des Jeux" - La règle du jeu
117-121, rue d'Aguesseau - 92643 Boulogne - Billancourt Cedex.
E-mail: jlouguet@lfdj.com
Site internet: www.fdjeux.com


Alexis Billebault
Sport et Vie n°68

Retour