Le tonneau des Danaïdes
Nous nous sommes procurés celui de Valentin Huot connu dans les pelotons comme "Valentin le désossé"(*). Certains lecteurs se souviendront peut-être de lui. Coureur originaire du Périgord, il a fait une belle carrière professionnelle entre 1954 et 1962, remportant notamment deux titres de champion de France en 1957 et 1958. En feuilletant ses mémoires, nous sommes tombés sur un passage tout à fait extraordinaire où l'auteur raconte comment, au soir de la 19e étape du Tour de France 1961, il a bu soixante litres d'eau en moins de trois heures. Oui, vous avez bien lu: soixante litres d'eau. Deux fois trente! Recadrons les faits. Nous sommes à deux jours de l'arrivée à Paris avec, au programme, un méchant contre-la-montre sur 74,5 kilomètres entre Bergerac et Périgueux.
"Pour moi, le Tour de France sans soins spécifiques, c'était beaucoup trop physique", explique Valentin Huot qui participa tout de même 6 fois à l'épreuve. "Jusqu'à 13 étapes, ça se passait bien, mais une semaine de plus, c'était terriblement pénible! L'étape contre la montre fut remportée par Jacques Anquetil devant Charly Gaul sur les allées de Tourny. Quant à moi, de Bergerac à Périgueux, même en connaissant toutes les routes, cela ne suffisait pas pour inquiéter les meilleurs et je terminai 38e! J'étais vidé de toutes mes réserves depuis Juan?les?Pins, ce n'était pas quelques amphétamines qui allaient me gonfler les muscles, bien au contraire je savais que 2 jours après c'était l'arrivée à Paris, je voulais terminer. L'hôtel réservé à mon équipe du Sud?Ouest dont je faisais partie était situé rue Wilson et portait l'enseigne "Hôtel de l'Europe". Il y avait dans cet établissement deux autres équipes. A chaque arrivée, bien évidemment, le personnel de l'hôtel-restaurant possédait les directives pour les repas et les boissons. Tout d'abord pour chaque coureur, dès l'arrivée dans sa chambre, 2 litres d'eau minérale et 1 litre de lait y étaient déposés. Sans chercher à comprendre, 3 litres de boisson étaient le minimum pour chaque coureur. Moi, par hasard, j'avais une chambre seul. Je consommai mes trois litres au bout de 5 à 7 minutes, je pris mon bain et éprouvai encore une sensation de soif extraordinaire. J'appuyai sur la sonnette et demandai une caisse de bouteilles d'eau (12 unités). La serveuse me l'apporta sans s'étonner. J'attaquai ma "buvette au goulot" pour écouler une bouteille en 3 reprises, cela demandait environ une minute et demie. Au bout de quelques secondes, mon corps se mit à transpirer comme si je sortais du sauna mais la soif se faisait toujours identique. Je n'ai pas à raconter toujours la même chose, bouteille par bouteille, je finis la caisse de 12 unités plus les 3 litres du départ, cela me faisait 14 litres environ, puisque la bouteille d'eau minérale contenait 85 centilitres. Au bout d'un quart d'heure ou vingt minutes, je sonnai de nouveau pour une seconde caisse. Une autre serveuse m'en ramena une, mais elle me dit: combien êtes-vous? Et moi de répondre: toute l'équipe! La soif étant toujours présente, mon gosier ne se lassait jamais de ce liquide me paraissant être le Bon Dieu qui passait dans tout mon corps tellement je ressentais la vie comme un poisson rejeté à l'étang! Je m'allongeai sur mon lit tout ouvert: les sueurs dégoulinaient de mon corps jusqu'à imprégner les draps à les tordre. J'en étais à 26 litres en une heure et quelque! Toujours soif! J'étais rouge, brûlé par le soleil comme tous les autres coureurs bien sûr. Je n'avais que des muscles liés aux os, sous une peau grillée mais aux pores bien dilatés. Quoi faire? J'avais honte, isolé dans ma chambre, à 2 jours de l'arrivée du Tour. “Si je questionne le docteur du Tour, normalement il doit m'interdire de repartir!” Je descendis à l'accueil de l'hôtel et je me fis passer pour un autre coureur de l'autre équipe en demandant d'apporter une caisse d'eau minérale et de la déposer devant la porte numéro tant.
Je récupérai ma troisième caisse de 12 bouteilles d'Evian! Je buvais, buvais, buvais... Au bout d'une heure et des poussières, ma caisse était vidée! J'en étais à 37 litres. Que faire? Je ressentis, malgré tout, une amélioration, la soif se faisait moins pressante, mais mon corps évacuait au fur et à mesure que je buvais, il n'y avait, à proprement parler, aucune saturation. Je redescendis au restaurant et demandai à un adolescent, apparemment dans le service, de monter une quatrième caisse d'eau à tel numéro de chambre, tout à côté de la mienne. Le jeune homme s'exécuta. Je pris la caisse et la rentrai dans ma carrée. Comme les emballages vides s'empilaient, je les mis en dehors de ma chambre et les distribuai le long du couloir pour montrer au service qu'ils avaient bien été livrés aux différentes équipes. Je me tapai mes 12 bouteilles, un peu plus espacées les unes des autres. J'en étais à 48 litres en 1 heure 45 environ. Enfin, je réussis à obtenir une cinquième caisse par le biais d'une femme de chambre qui alimentait la salle de massage en cas de besoin. Je me souviens avoir retiré de ce dernier colis toutes les bouteilles sauf deux et je remplaçai les pleines par des vides. Voilà toute la vérité de mes 60 litres d'eau bus en l'espace de 2 heures et demie maximum. Allongé sur mon lit trempé, soudain quelqu'un frappa à ma porte. Cela faisait à peu près deux heures et quarante?cinq minutes que j'étais à mon hôtel. Je répondis "Entrez". C'était Gilbert, mon frère aîné, qui venait me voir. Etonné de constater que je baignais dans mon lit, il me demanda pourquoi tant d'eau! Je lui répondis que j'étais allé me doucher sans m'être ensuite essuyé. Il trouvait ça drôle. Le lendemain de la plus grande soif de mon existence étanchée pendant l'étape Périgeux?Tours (309 km), j'avais beaucoup de mal à suivre le peloton, mais je n'étais pas seul à l'arrière. Cette étape était l'avant-dernière du Tour qui fut, pour moi, mon dernier Tour d'honneur avec des souffrances dont je ne me suis jamais plaint."
A l'issue de sa carrière, le coureur a tout de même cherché à comprendre ce qui lui était arrivé. Il en a parlé à trois médecins dont deux ont immédiatement décrété qu'un tel phénomène était impossible et qu'il s'agissait sûrement d'une exagération typiquement marseillaise. Personnellement, je comprends l'incrédulité devant la quantité invraisemblable d'eau absorbée -60 litres d'eau en 2 heures et demie- mais je partagerais plutôt l'attitude du troisième confrère qui prit l'histoire plus au sérieux. Signalons d'abord qu'on ne trouve aucun cas similaire dans la littérature médicale; même dans les rapports d'armée où l'on relate pourtant des cas de déshydratation tragiques chez des soldats qui s'étaient perdus dans le désert à l'occasion de grandes manœuvres.
Mais ici, il semble que les conditions climatiques ne soient pas seules en cause, mais également l'action des amphétamines couramment consommées dans les pelotons cyclistes à l'époque, ce que Valentin Huot confirme d'ailleurs dans son bouquin. Or ces médicaments ont la particularité de détraquer complètement les mécanismes de la soif. Ils entraînent en effet une hyperthermie du corps, une sudation importante, une sécheresse de la bouche, le tout associé à une augmentation de la diurèse; au point qu'une soif inextinguible après l'effort constitue un des symptômes les plus fiables de dopage. "Quand une équipe consomme dix à douze bouteilles d'eau par match, c'est normal", expliquait un médecin du sport dans le Parisien du 28 décembre 1988. "En revanche, si elle demande vingt bouteilles, c'est suspect. La prise d'amphétamines développe une soif incroyable. Un footballeur qui boit ses six bouteilles d'eau par rencontre est chargé. Je suis catégorique. Préférer de l'eau basique (Evian par exemple) plutôt que de l'eau acide (Vittel), c'est aussi un signe." Alors, même si l'histoire paraît unique, on peut imaginer que l'association du dopage, de la déshydratation, de l'effort physique et de l'épuisement nerveux ait conduit Valentin Huot dans cette forme de délire hydrique. Digne du cheval du Baron de Munchausen.
(*) "Clous et vélo percé. Noblesse des pauvres". -Manzac-sur-Vern (24), autoédition, 1999.
Sport et Vie n°72
Sur le front du dopage