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Le maillot du zéro dopage

En décidant de ne pas valider dans l'immédiat le test de dépistage de l'érythropoïétine, l'Union cycliste internationale (UCI) a créé une demi-surprise. L'UCI ayant fixé la procédure et son calendrier, il lui était loisible d'invoquer la nécessité de prendre son temps, pour que ceux qui participent au Tour de France ne soient pas perturbés dans leur préparation. Dans cette affaire, l'UCI agit comme si la publication dans la revue Nature des travaux réalisés par le laboratoire de Châtenay-Malabry n'était qu'une banale opération de communication. Rien n'est plus faux. Car c'est en réalité l'étape essentielle de la procédure : toute publication dans Nature est scientifiquement qualifiante et ne
peut être contestée que par une publication dans une revue de même niveau. Par
conséquent, l'avis d'experts désignés (comment ?)par l'UCI ne vaut rien.

Les tests de dépistage de produits dopants peuvent progresser. Aujourd'hui l'EPO, demain, sûrement, les hormones de croissance. Il suffit de le vouloir, d'y mettre les moyens et de valider la recherche selon les règles académiques.

D'autre part, les instances de régulation sont trop liées au milieu du sport professionnel pour ne pas être, de fait, solidaires de ses pratiques. Au-delà des intentions affichées, ni l'UCI ni le Comité olympique international ne sont en mesure de jouer un rôle moteur dans la lutte contre le dopage.

Le traitement des problèmes de dopage par l'amont marque ses limites. Il est donc temps de réfléchir à la mise en place de mécanismes d'autorégulation par lesquels les sportifs eux-mêmes seraient incités à réduire le dopage. Il faut passer d'un système normatif, dans lequel la régulation est fondée sur la peur du gendarme, à un système incitatif dans lequel les agents économiques se voient proposer règles du jeu, contrats et incitations qui font évoluer leurs comportements dans le bon sens. Est-il donc possible d'organiser le système de manière à récompenser le non-dopage plutôt qu'à sanctionner le dopage ? Imaginons que les organisateurs du Tour créent demain un classement général et des classements d'étape réservés aux coureurs cyclistes qui,spontanément, acceptent de se soumettre au nouveau test de dépistage de l'EPO ; ils signent, en début de saison, un contrat stipulant toutes les clauses de cet engagement ; si le test est positif, le coureur est exclu de l'épreuve, sans recours possible.

Le leader de ce classement général bis portera un maillot bleu (par exemple), et ceux qui concourent seront signalés par une griffe de même couleur apposée sur la manche gauche du maillot, donc parfaitement visible des caméras de télévision. Il y aura ainsi, au vu de tous, un Tour dans le Tour que des sponsors bien intentionnés doteront de primes et rémunérations par lesquelles le bleu supplantera le jaune. Pour accentuer le contraste, les organisateurs dispenseront les autres coureurs de tout contrôle. Au cours de l'épreuve, spectateurs et commentateurs, dûment informés sur qui est qui, grâce à la griffe bleue, distribueront leurs applaudissements et leurs appréciations en connaissance de cause. Et l'on verra ce qu'on verra.

Ce type de dispositif dépénalise le dopage, le rend plus visible et dissuade d'en faire usage : dans la décision de signer ou non le contrat, le coureur cycliste arbitre entre trois éléments : le risque encouru pour sa santé, le risque d'être déclaré positif et le gain qu'il espère retirer, compte tenu du système de primes et de rémunérations prévu.
Ceux qui signent se dopent moins. Les autres, craignant d'être suspectés de dopage pour ne pas avoir signé, vont réduire l'allure.

Si le système est bien conçu, s'il s'adapte chaque année aux nouveaux tests, alors le maillot jaune et le maillot bleu seront un jour portés sur les mêmes épaules. Ce jour-là, on aura inventé le maillot du zéro dopage.

Jacques Thépot

Egalement paru dans Le Monde daté du dimanche 2 juillet 2000

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