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L’industrie florissante du dopage

Le vélo, toujours le vélo. En matière de dopage, la mauvaise réputation de ce sport est vieille comme l'invention de la roue dentée. Mais la suspicion a changé de braquet depuis ce 8 juillet 1998 où Willy Voet, le soigneur de Richard Virenque, s'est fait pincer avec un stock d'amphétamines et d'hormones. Dans la foulée de l'affaire Festina, le cyclisme a basculé dans la rubrique judiciaire. A la barre, les TVM, cette équipe néerlandaise poursuivie pour trafic d'érythropoïétine (l'EPO, qui améliore l'oxygénation du sang) et bientôt US Postal, la formation de Lance Armstrong, dont le dossier (pour transport d'Actogevin, un fluidifiant du sang), est à l'instruction.

Face à cette avalanche de procédures, les officiels ne peuvent plus se cacher derrière leur petit doigt. Affaire d'une minorité de brebis galeuses, le dopage, comme ils l'ont toujours soutenu ? Non, car ces dossiers révèlent une triche très organisée, reposant sur des filières qui n'ont plus rien d'artisanal. Aujourd'hui, c'est une véritable industrie que décrivent les experts cherchant à évaluer l'ampleur du trafic. Avec d'autant plus d'arguments que le soupçon de dopage pèse désormais sur toutes les disciplines. Ainsi, les footballeurs Edgar Davids (Juventus de Turin) et Franck de Boer (FC Barcelone) ont récemment été contrôlés positifs, comme l'équipe finlandaise de ski de fond. A en croire Pierre Berbizier, ex-sélectionneur du XV de France, le rugby ne serait pas plus propre. En Italie, on met en cause le Comité olympique national, qui chapeaute 38 fédérations différentes. Les amateurs et les jeunes ne sont pas épargnés. Dans l'affaire du «pot belge», jugée à Poitiers en mai dernier, les adeptes de ce cocktail explosif (héroïne, cocaïne, amphétamines) n'étaient que des cyclistes du dimanche. Côté sports collectifs, «des juniors du foot ou du rugby nous appellent parce qu'on leur donne des pilules, sans qu'ils sachent de quoi il s'agit», raconte un responsable du numéro vert «Ecoute Dopage». En Italie, en France, aux Etats-Unis, on estime que 5% des jeunes sportifs se «chargent» déjà régulièrement.

Tout cela fait une clientèle énorme pour les substances interdites par les règlements, qu'il s'agisse de drogues (amphétamines, cocaïne) ou de médicaments détournés de leur usage : corticoïdes pour l'euphorie, broncho-dilatateurs pour le souffle, antidépresseurs. Autorisés par certains pays, mais souvent d'origine douteuse, les stéroïdes anabolisants (pour la masse musculaire et la «niak») et les compléments nutritionnels (la fameuse créatine en tête) circulent eux aussi en masse. «Le chiffre d'affaires annuel du dopage approcherait les 50 milliards de francs», soutient ainsi Jean-François Bourg, économiste du sport réputé. Un chiffre cohérent avec nos propres investigations : en compilant les données disponibles auprès de sources universitaires, gouvernementales et policières, Capital peut en effet estimer à 35 milliards de francs les revenus générés par les quatre produits star du dopage - EPO, anabolisants, hormones de croissances et compléments nutritionnels.
L'organisation de ce business juteux reste mal connue. «La traque aux dopants n'est pas une priorité», résume-t-on sèchement au ministère de l'Intérieur. Première zone d'ombre : que sait-on, au juste, de la production ? Dans le cas des médicaments, les fabricants sont connus. L'industrie pharmaceutique rejette toute complicité avec les «dealers» du sport. Pourtant, en mars dernier, Sandro Donati, le pape italien de la lutte antidopage, remarquait, dans un rapport remis au ministère de l'Intérieur, que la production d'hormones de croissance et surtout d'EPO était bel et bien supérieure à la demande «justifiée». Y aurait-il du «coulage», c'est-à-dire du détournement de produits à destination du marché clandestin, sur les lignes de production ou dans les entrepôts ? «Deux managers de grands labos m'ont déjà raconté que cela existait, notamment sur l'EPO», assure le professeur Jean-Paul Escande, ancien président de l'Agence Française contre le dopage.

A l'inverse, pour des produits moins sophistiqués comme les amphétamines ou les stéroïdes, la fabrication est le plus souvent clandestine. Des connaissances en biochimie et moins de 5 000 francs de matériel suffisent pour bricoler un alambic de fortune, comme on en a déjà trouvé plusieurs aux Etats-Unis, en Italie et aux Pays-Bas. Il faut ensuite se procurer les matières premières. Souvent, «les petits chimistes» se servent carrément à la source : l'une des plus importantes saisies de ces dernières années, en Grande-Bretagne - plusieurs millions de francs de testostérone - provenait d'un «casse» dans un laboratoire français. Ils peuvent aussi s'adresser à des grossistes pharmaceutiques véreux. Il existe des filières bien organisées, notamment en Europe de l'Est et au Mexique, où la région de Tijuana, à la frontière californienne, est surnommée le «corridor des stéroïdes». Les douanes françaises ont aussi saisi des stéroïdes arrivant de Thaïlande, de Turquie ou d'Allemagne. Sur ce marché gris, le kilo de matière première se négocierait autour de 3 000 francs. Sachant qu'un comprimé dosé à 100 milligrammes se revend autour de 100 francs, le gain potentiel atteint un million de francs !

Pour écouler la came, là aussi, à chaque famille sa méthode. Les amphétamines, la cocaïne ou l'héroïne empruntent les circuits classiques du trafic de stupéfiants, qui alimente aussi bien le monde du sport que le tout-venant des toxicomanes. Ainsi, l'affaire du pot belge remonte jusqu'en Pologne, plaque tournante connue du commerce des amphétamines. On a aussi plusieurs fois constaté que l'organisation d'un grand événement sportif était une bonne affaire pour la corporation locale des revendeurs de drogue. A Sydney, Paul Dillon, porte-parole du «National Drug and Alcohol Center», racontait que les «dealers» locaux s'étaient reconvertis aux produits dopants, 18 mois avant les JO du millénaire. Comme pour mieux anticiper les besoins des soigneurs qui, de plus en plus contrôlés en douane, jugeraient plus prudent de s'approvisionner sur place.

Le commerce des anabolisants et des «compléments nutritionnels», lui, ne s'embarrasse pas de ces ruses. Pour la bonne raison que ces produits sont souvent en vente libre. Aux Etats-Unis, un journaliste de Capital en a ainsi acheté pour 800 francs dans une pharmacie. Seule difficulté : les sourcils froncés de la caissière au moment de régler ses emplettes. Interdite en France, la créatine est disponible dans la plupart des pays développés. Mais, là aussi, un épais mystère entoure les centaines de sites Internet basés dans des paradis fiscaux comme les Bahamas ou Panama, identiques à ceux qui nous ont tranquillement expédié divers anabolisants. Et que contiennent vraiment toutes ces fioles ? En 1999, un rapport de la Répression des Fraudes (DGCCRF), portant sur 3800 compléments alimentaires fabriqués ou commercialisés en France, avait constaté de nombreuses anomalies d'étiquetage et détecté des ingrédients non autorisés. «De nombreuses potions vitaminées et stimulantes contiennent aussi des stéroïdes», confirme en effet le professeur Escande. Efficacité garantie !

Reste le cas des médicaments, dont la vente n'est en principe possible que sur ordonnance. Là, «les filières ne sont pas toujours organisées», assure le chercheur Patrick Laure, auteur de «Dopage et société» (Ellipses). Souvent, elles reposent encore sur la débrouille, comme l'a raconté Jérôme Chiotti, un ancien coureur de Festina «repenti» : «Les coureurs avaient leurs propres réseaux sauvages. Un oncle qui travaille dans un hôpital, un pote qui bosse dans une pharmacie, un médecin bienveillant et le tour est joué», écrit-il dans son livre «De mon plein gré» (Calmann-Lévy). Même chose chez les fanas de gonflette : «Un culturiste dépense jusqu'à 2500 francs par semaine pour sa dope, explique un policier de la Guardia di Finanzia italienne. Du coup, ce milieu regorge de dealers». Ainsi, en décembre dernier, 28 000 cachets d'anabolisants ont été saisis en banlieue ouest de Paris.

Les procès récents ont pourtant révélé l'existence de méthodes bien mieux rodées, avec réseau d'officines complices dans plusieurs pays et des convoyeurs salariés. Le cas des Festina est exemplaire : les produits dopants étaient achetés dans plusieurs pharmacie, en Espagne, au Portugal et en France, transportés par le soigneur Willy Voet ou par d'autres employés de l'équipe, et enfin administrés sous le contrôle de deux médecins, un Belge et un Espagnol. Le pire est que pour acheter ces «traitements» aux effets dévastateurs (lire ci-dessous), Richard Virenque et ses coéquipiers y allaient de leur poche, grâce aux primes de course. Car les médicaments achetés au noir ne sont pas donnés : 300 000 francs par coureur pour une cure annuelle d'EPO et d'hormones de croissance, soit dix fois plus cher que la même dose de produits achetés légalement. A ce prix-là, difficile de plaider l'ignorance.


Eric Wattez

Capital, "les dossiers noirs du sport business", n°118, juillet 2001

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