1/ Libérer les émotions : activités mimétiques et désinhibition chimique
La société contemporaine est une société de maîtrise de soi (Les lignes qui suivent font largement appel aux travaux de Norbert Elias et notamment à La civilisation des mœurs, Calmann-Lévy, Paris, 1973 et à La dynamique de l’Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1975.). Émotions et passions, ces sentiments pulsionnels, doivent être contrôlés. La retenue et la mesure sont devenues des conditions permettant la vie en société et les interrogations actuelles sur les problèmes d’incivilité et de comportements violents montrent bien combien il nous semble impossible de vivre en bonne entente quand trop de débordements passionnels ont lieu. D’ailleurs, la plupart des débordements affectifs font l’objet d’un traitement social, qu’il soit individuel ou collectif : on réprimera les émeutes naissant de l’émotion consécutive au meurtre d’un jeune par un policier dans les quartiers « sensibles » ou les excès de supporters trop enthousiastes à l’aube d’un match, on donnera à l’enfant trop turbulent ou trop coléreux un calmant (L’utilisation des produits psychoactifs aux Etats-Unis est mise en avant par le Journal of the Medical Association. « De 1991 à 1995, le nombre d’enfants d’âge préscolaire consommant des antidépresseurs a augmenté de 200 % et (qu’) au cours de la même période la proportion de jeunes de 2 à 4 ans qui prenait du Ritalin, un produit censé lutter contre l’hyperactivité, a plus que doublé. » Information rapportée dans SWAPS n.16, mars avril 2000.) ou la consigne d’aller se défouler un peu en faisant du sport.
La maîtrise de soi est devenue un élément indispensable du fonctionnement social. Même si, selon les activités sociales, les contraintes à se maîtriser sont plus ou moins fortes -dans l’entreprise ou dans la vie domestique, les sentiments ne s’expriment pas avec les mêmes marges de manœuvre-, il n’en reste pas moins que le contrôle de soi s’étend de manière assez homogène à la plupart des activités sociales.
Il est pourtant capital qu’existent des moyens de libération des émotions. Celles-ci, trop longtemps retenues, peuvent s’exprimer brutalement dans des débordements impromptus qui remettent en cause l’ordre social. La rupture émotionnelle du contrôle de soi est un danger pour la vie en société.
Il faut donc que se constituent des espaces où le contrôle de soi diminue et rend possible l’expression d’émotions fortes, espaces qui sont autant de soupapes de sécurité pour l’ordre social. Ces espaces constituent un cadre social où le relâchement des émotions est accepté par tous. Mais il est tout aussi nécessaire que la libération des émotions dans ces espaces ne dépasse pas certaines limites, c’est-à-dire ne déborde pas le cadre qui leur est donné pour atteindre d’autres activités de la société. Se délivrer des tensions de la maîtrise de soi y est possible, mais en deçà de certaines bornes.
Cependant, l’extension de la maîtrise de soi et l’intensité avec laquelle elle s’applique ont provoqué une intériorisation profonde des mécanismes de contrôle des impulsions. Le relâchement des émotions n’est alors plus évident. Il est donc tout aussi nécessaire qu’existe dans ces espaces un support ou un stimulus fort qui fasse naître des émotions.
Autrement dit, les moyens de se délivrer de la tension permanente du contrôle de soi ne peuvent prendre corps que dans un cadre où les émotions soient à la fois acceptées, stimulées et canalisées.
Les activités de loisir ont cette fonction : Norbert Elias explique qu’elles « représentent une classe d’activité où plus que nulle part ailleurs, on peut -jusqu’à un certain point- relâcher, publiquement et avec l’approbation de tous, la contrainte routinière des émotions. Ici, un individu a l’occasion d’éprouver une poussée aiguë d’émotions agréables de force moyenne sans danger pour lui et sans danger, ou engagement durable, pour les autres. » (N. Elias, E Dunning, Sport et Civilisation, la violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1994, p.134.). Parmi ces activités, on trouvera aussi bien des activités sportives qu’artistiques, toujours liées aux loisirs et donc dénuées d’enjeux forts, même si elles ont une grande importance pour la personne qui s’y adonne.
Norbert Elias les appelle des « activités mimétiques », parce qu’elles sont capables de faire naître de mêmes affects que ceux que l’on ressent dans les activités de la vie courante. Elles ne sont pas des transpositions de situations vécues, mais les évoquent suffisamment pour que des émotions proches de celles retenues dans la quotidienneté surgissent.
On peut aussi bien s’y livrer comme acteur que comme observateur. L’identification du spectateur au personnage d’un film ou d’une pièce de théâtre, l’effort du sportif amateur ou la concentration de l’auditeur de musique entrent donc dans la même classe d’activités, des activités de plaisir où les émotions s’expriment dans une relative liberté et ce dans un cadre où elles ne mettront pas en danger la continuité d’une tâche ou d’une relation.
En bref, les activités mimétiques créent des occasions de se libérer des tensions continuelles du contrôle de soi et équilibrent ainsi les plans les plus contrôlés de la vie en société par des espaces de liberté émotionnelle.
Pourtant les activités mimétiques ne sont pas les seuls moyens de favoriser l’émergence des émotions habituellement retenues. Il existe aussi des produits qui, en sollicitant les centres nerveux, provoquent une désinhibition toute chimique. Il s’agit, bien sûr, des produits psychoactifs comme l’alcool, le cannabis, la cocaïne, l’ecstasy, etc.
Nul doute que ces produits soient utilisés pour favoriser la libération des émotions. Si on les consomme dans les réunions entre amis et dans beaucoup de festivités, c’est bien qu’ils facilitent le contact et l’émotivité en neutralisant le contrôle de soi qui nous fait garder nos distances et nos masques de civilité. La contiguïté entre réunions amicales et consommation de produits psychoactifs est tellement fréquente que de nombreux chercheurs parlent d’usages « récréatifs » ou « festifs » pour les désigner. L’alcool ou le cannabis, s’ils ne se limitent pas à ces fins, sont assez fréquemment utilisés pour augmenter la sensibilité émotionnelle à tel ou tel événement, qu’il s’agisse de mariage, de concerts, voire de repas de famille ou de regroupements d’amis. De même, la recherche de communication se retrouve parmi les motivations principales de consommation de produits psychoactifs dans les milieux techno (S. Aquatias, « Analyse de 272 questionnaires passés en milieu techno », démarche de "prévention par les pairs", menée par la mission départementale de prévention des toxicomanies, Conseil général de Seine-Saint-Denis, 1998-99.). Il n’est bien sûr pas question de limiter ici les utilisations de ces produits à la libération émotionnelle, mais simplement de souligner que leur consommation offre une alternative aux activités mimétiques, voire se joint à elle dans certaines situations.
Activités mimétiques et consommation de produits psychoactifs sont donc deux moyens possibles de se débarrasser du contrôle de soi qui nous empêche d’exprimer de manière spontanée nos émotions et nos sentiments. Les unes fournissent un support à l’émotion en reproduisant des caractéristiques des activités où les pulsions sont contrôlées, les autres sensibilisent et désinhibent, rendant l’expression des émotions possibles, y compris hors d’un cadre spécifique. Pourtant, de la même manière que l’on ne peut limiter le rôle des produits psychoactifs à la désinhibition, l’on ne peut réduire la fonction des activités sportives à la libération des émotions.