Le dopage, un phénomène qui s'inscrit dans la logique sociale actuelle
Des jeux du cirque où les gladiateurs offraient leur vie au peuple venu se distraire ; aux jeux olympiques où les champions d'aujourd'hui se sacrifient sur l'autel de la performance, le sport est la projection d'une logique de toute-puissance, de défi où les limites doivent être repoussées pour narguer la mort : le sport fait mourir, les compétitions s'achètent, tout se vend y compris la vie d'êtres humains, éléments d'une spirale gouvernée par une logique de profits. Seules comptent les retombées financières de l'événement aux dépends des valeurs premières véhiculées par Pierre de Coubertin (valeurs éducatives, respect de l'adversaire, courage, honneur…). Je parle ici d'un certain type de sport professionnel car, heureusement, subsistent des pratiquants dont l'enjeu n'est autre que le plaisir et qui évoluent dans le respect des principes louables.
C'est donc bien l'argent qui joue le rôle de lièvre dans cette course aux records, au dépassement des limites qui invite à l'excès, à la négation de la morale : le rêve est distribué par les médias, entrecoupé de spots publicitaires, emballé, programmé. La glorieuse incertitude du sport n'existe plus et la victoire se construit en laboratoire, l'homme devenant objet, porteur de marques. L'humain est gonflé à l'oxygène, shooté aux anabolisants, peut-être cloné pour qu'il revête instantanément l'image et l'apparence du Dieu, le masque de la maîtrise des éléments, occultant toute souffrance. Le rêve d'Icare est réalité et ne suffit plus.
D'autres idéaux apparaissent : la vitesse, le risque, le défi de la nature, pour d'autres exploits, d'autres images et bien sûr d'autres spectacles à vendre car le sport est une machine à sous. Bafouant les valeurs éducatives, le jeune sportif est prisonnier des apparences et devient un pion, un numéro au service du Marché et de sa loi. Le poids de cette logique, le malthusianisme ambiant et le culte de l'instant alimentent l'imaginaire et guident les sportifs sur la pente glissante de la course aux dollars.
Le scientisme au service d'une logique économique occulte donc la dimension humaine, la souffrance, le rêve et les valeurs qui faisaient du sport une pratique exemplaire. Le spectacle autorise les dérives et repousse les limites. Où va-t-on ? Un retour aux vraies valeurs est utopique ; un sport à deux vitesses, avec les hommes "bioniques" d'un côté et les nostalgiques condamnés à l'amateurisme de l'autre augure d'un avenir peu enviable. De révélations en destitutions de médaillés, la répression de la tricherie n'arrêtera pas des pratiques qui ont tendance à se normaliser.
La prévention est une voie noble à développer pour que les jeunes n'idolâtrent pas seulement des héros virtuels et soient informés des écueils balisant la course au "toujours plus"… qui n'est autre que la devise olympique devenue doctrine. C'est bien l'esprit sain que vise l'information et il est temps de considérer l'aspect psychologique du sport à défaut de produire des "machines humaines" (cyborg) qui s'enrayent faute de ne pouvoir jouer. Je pense en effet que le jeu est l'essence de la vie et de la santé mentale - entendue comme processus dynamique et non comme répétition, chronicité - car il permet l'épanouissement, au même titre que le travail et l'amour. Toute connaissance acquise de manière ludique est intégrée facilement, durablement et avec plaisir. L'enfant apprend à marcher, entre autres acquisitions, en jouant. De même que le jeu entre deux pièces d'une mécanique limite les frottements, le jeu sain du sportif, en accord avec son corps, évitera la casse. La prévention a donc pour but de "subjectiver" les sportifs qui sont trop souvent objets, écrasés par le poids des enjeux.
Nick Bolletieri affirme que l'aspect physique de la performance représente 80 % de l'aspect mental : autrement dit, faisons travailler le corps, la tête suivra, d'où l'apparition d'usines à champions où le sujet devient un véritable robot conditionné. Le surentraînement conduit peut-être à la victoire mais sûrement à l'usure, c'est pourquoi le "travail de l'esprit", du désir d'évoluer ensemble vers un même but peut être plus économique pour un résultat plus enviable. Zinedine Zidane, leader d'un groupe pluriculturel capable de se transcender, de se "trouver les yeux fermés" considère que le mental, c'est 80 % de la performance. Le bien être permet l'émergence de la confiance par l'échange, la communication et le respect de l'autre. Le développement d'une telle conception du sport libère l'émotion et transpire le naturel à l'image de l'engouement suscité par la bande à Noah en coupe Davis en 1991. Libérer les ressources de chacun par l'expression, l'écoute de son corps, le relâchement des tensions, c'est prendre du recul, se décaler de la réalité du terrain. Contribuer à créer du jeu, humaniser les entraînements, c'est considérer, reconnaître le sportif comme un sujet et non comme une valeur marchande, objet productif. Le résultat en découlera, la confiance jouant le rôle indirect de catalyseur.
C'est juste donner un second souffle au sport…
Cependant, ne tombons pas dans l'excès inverse qui consisterait à se focaliser uniquement sur la dynamique psychologique du sportif. Le groupe est plus qu'une somme d'individualités, c'est évident. Evoluer dans la bonne humeur et verbaliser les conflits est nécessaire. Mais la tentation est humaine et le recours aux produits est parfois institutionnalisé.
C'est pourquoi les instances sportives se doivent de créer une législation imposant un code de conduite, le respect d'une éthique préservant la santé physique et psychique. Reste à trouver le moyen d'en contrôler l'application ou de développer des procédés plus propres à mes yeux (visualisation, sophrologie, travail mental) dont l'efficacité prouverait qu'une autre alternative est possible. Ces techniques psycho-corporelles ont le mérite de mobiliser les ressources de chacun, de travailler sur les structures de l'être humain et non sur un ajout de contenus (toujours plus de produits ou d'entraînement). La sophrologie permet en effet de travailler les capacités d'anticipation, de relativiser des expériences négatives, de se régénérer en se relaxant, bref de faire une pause pour se "re- poser", se "ré- encrer" sur des bases solides. Cette réhabilitation permet à chacun de se réconcilier avec un corps trop souvent meurtri : elle joue le rôle de "soupape de sécurité". De même, la visualisation apporte l'anticipation, la gestion de la pression et l'évolution dans un climat sain. Tout ces paramètres sont pour moi constitutifs de la confiance qui passe par le sentiment de paix intérieure (à l'opposé du trop plein : ne dit-on pas trop souvent "j'ai besoin de faire le vide dans ma tête" ?).
Mais cette approche de la performance n'est-elle pas sujette à des dérives me direz-vous ? N'allons-nous pas vers du dopage mental ? Je vous répondrai que, jusqu'à preuve du contraire, la sophrologie, la relaxation dynamique et la visualisation n'ont encore tué personne. Et puis c'est tout de même le bien-être du sujet qui est visé et non pas des parts de marché.
Il faudra du temps et beaucoup de pavés dans la mare du mercantilisme envahissant. Mais à force de conquérir des écrans, de faire exploser l'audimat, de pulvériser des records et des vies, de vénérer l'image et de créer des icônes devenues produits - Nike Air Jordan- le public va peut être voir à défaut de regarder passivement. A moins qu'il ne change de chaîne ou ne déserte les stades…
Si un retour en arrière est impossible, la prise de recul par rapport au système s'impose quitte à connaître un temps de crise, de stagnation au sein de l'évolution des records.
Bertrand Dargaud
Rhône-Alpes