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Dopage et dépendance en milieu culturiste, l’image du corps en question

Article publié en 2004.

Introduction

Si le dopage en tant que recours à des artifices exogènes pour maximiser ses performances, existe depuis toujours, il semblerait que ce phénomène se soit considérablement développé au cours de la dernière décennie. Parallèlement à une augmentation préoccupante de la consommation de psychotropes et autres stupéfiants (Choquet, Ledoux, 1994, Zarifian, 1996, Baudier, Janvrin et Arenes, 1998, De Peretti, Leselbaum, 1998) le nombre de personnes concernées par le dopage et ce quel que soit l’âge, le sport et le niveau de pratique, ne cesse en effet de progresser (bilan Ecoute Dopage 2000).
Pourtant si nous nous arrêtons aux raisons couramment évoquées par les différents observateurs du champ sportif pour expliquer les motivations initiant la prise de substances dopantes, il est principalement fait état de deux motifs dominants : l’argent et la renommée :
"La recherche de la gloire, le prestige, l'ambition, le désir d'être reconnu traduisent le rêve de victoire, puissant aiguillon dans la grande majorité des disciplines sportives. L'usage d'un dopant donne parfois l'illusion de pouvoir concrétiser ce rêve." (Laure, 1995).
Nous voyons alors poindre en ligne de mire le responsable tout désigné; le sport de haut niveau et ses dérives, seul susceptible de générer gloire et argent. Cependant, un tel raccourci liant l’utilisation de produits susceptibles d’aider à se surpasser (advenir plus que soi ?) exclusivement au sport de haute performance est par trop réducteur. Le dopage, phénomène de société éminemment complexe, où des facteurs internes au sujet aussi bien qu’environnementaux rentrent en jeu pour engendrer une dépendance, se décline sous des formes aussi diverses que les histoires singulières des sportifs adeptes des conduites dopantes.
Toutefois, à l’instar du modèle freudien distinguant trois grands modes d’organisation de la personnalité en fonction du traitement de la castration (La castration est entendue comme limite de la jouissance, traduite par l’interdit se l’inceste référé à la fonction paternelle et à sa fonction civilisatrice) par le sujet : mécanisme du refoulement comme dénominateur commun des névroses, déni pour ce qui concerne les perversions, mécanisme de rejet pour les psychoses, il est également possible de distinguer différentes logiques de l’inclination au dopage. A ce titre, ce sont essentiellement les travaux sur les « organisations limites », révélant les pathologies du narcissisme, qui témoignent d’un dénominateur commun pour ce qui concerne les addictions : « La fragilité du narcissisme que l’on reconnaît dans toutes les addictions pathologiques, signifie que la personne ne peut se sentir complète, entière, viable, sans un support un étayage, quelque chose contre quoi prendre appui, pour pouvoir continuer à vivre, survivre » (Bergeret, Reid, 1986).
A ceci fait écho le constat social (Ehrenberg, 1998, Maxence, 1996) de la montée des dépressions (horreur du déficitaire) et des addictions (horreur du compulsif), et le repli sur les objets de consommation (toxiques, médicaments, nourriture, etc.) qui prennent alors la valeur d’un objet sexuellement investi. Face à une post-modernité qui propose une pléthore et une disponibilité absolue d’objets, et soutenu par la croyance qu’il existe un produit pour modifier l’humeur, le malaise, les performances, etc, le sujet en vient à nier le manque. Dans cette perspective, les tentatives de maîtrise et d’exacerbation du corps (somatisation, passage à l’acte, prise de risque) attestent moins d’une opposition aux interdits et idéaux d’antan (conflits de générations) que d’une réaction au défaut de lien, d’enveloppe, de portance.
A partir de la rencontre sur le terrain sportif mais surtout du recoupement des différents témoignages recueillis quotidiennement au numéro vert Ecoute Dopage (Numéro vert national, gratuit et anonyme, mis en place par le Ministère de la Jeunesse et des Sports en novembre 1998. Ses missions principales sont d’écouter, d’informer, de prévenir toutes les personnes confrontées au dopage (de manière directe ou indirecte). Ce service a également pour vocation d’être un observatoire social des conduites à risques en milieu sportif.), nous avons choisi de développer plus particulièrement un aspect de la consommation des potions dopantes. Notre expérience de l’écoute nous enseigne ainsi que c’est la dynamique du désir qu’il faut considérer pour développer notre compréhension…L’écoute d’appels qui émanent d’un public très diversifié, révèle ainsi que le dopage ne touche pas seulement les sportifs qui font de la compétition mais aussi certains qui, en marge des fédérations et de manière solitaire, cherchent essentiellement à modifier leur apparence physique. Ce sont d’abord des culturistes et autres adeptes de la musculation qui dans un but tout autre que celui d’accéder à la renommée ou à la fortune, façonnent leur corps à grand renfort de suppléments énergétiques et autres substances chimico-stimulantes prohibées.
Il nous paraît primordial de considérer le phénomène du « body-building » en particulier, pour lequel tout un florilège de supports pharmaceutiques accompagne la construction d’une cuirasse musculaire, car la prolifération actuelle des salles où l’on cultive le muscle, accroît les risques d’une emprise psychique par les adeptes du culturisme sur des personnes suggestibles. De plus l’utilisation souvent frénétique d’un arsenal chimique sans cesse plus opérant et donc plus agressif ne peut que représenter un danger au regard de l’intégrité du sujet.


Dopage et troubles de l’image du corps
Ainsi que l’attestent les statistiques des appels réceptionnés, les dérives des pratiques de la musculation mobilisent une grande part de notre travail d'écoute, puisqu'un tiers des appels concernent le domaine de la musculation.
Ces communications durent en moyenne deux fois plus longtemps que tous les autres appels répertoriés (16 minutes au lieu de 8) et elles sont sollicitées par une population qui rassemble presque exclusivement des hommes, dont la moyenne d’âge est de 25 ans. (Des chiffres qui vont dans le même sens que les résultats d'une étude (Perry, 1992) qui montre que 85 % des pratiquants ont entre 20 et 34 ans.)
Puisque les raisons objectives de la prise de produits dopants chez ces sportifs ne semblent être ni l’argent ni le succès public ni même la performance, nous tenterons d’appréhender les déterminants psychiques qui poussent ces sportifs particuliers à une consommation effrénée. A partir de l’analyse de cas (Le service Ecoute Dopage possède son propre système de recueil des données téléphoniques. Les appels réceptionnés font l’objet de fiches d’écoute, classées suivant quatre rubriques distinctes : demandes d’informations, aide à la décision, expression personnelle et soutien thérapeutique. Les cas cités dans cet article sont issus de la rubrique soutien thérapeutique.) extraits de 4000 fiches d’appels du numéro vert « Ecoute Dopage » nous avons mis en évidence un problème relatif à l’image du corps. Pour la plupart des appelants culturistes, la finalité de leur prise de compléments (dopants ou non) associée à cette activité physique bien particulière, relève avant tout d’une volonté de changement corporel. Comme le souligne Laure (1991), "le culturiste ne fait face qu'à son miroir, c'est à dire à lui-même. En quelque sorte il ne se bat pas contre un obstacle matériel, mais contre son image."
Ces sportifs sont prêts à utiliser tous les moyens pour se rapprocher d’une image idéalisée voire fantasmée, qui se rapporte exclusivement à une enveloppe musculaire hypertrophiée. La quête d’hypertrophie corporelle apparaissant tout à fait légitimée puisque confondue avec la recherche d’une identité acceptable.
L'étude de Perry (1992) précédemment citée rapporte que 44 % des body-builders amateurs âgés entre 20 et 34 ans consomment régulièrement des stéroïdes anabolisants.
Pour cette catégorie d’appelants représentée par les « bâtisseurs de corps » (Le Breton, 1999), le motif d’une prise de produits dopants tiendrait dans l’écart entre le corps perçu et un corps idéalisé. Le pas est dès lors franchi pour entrevoir l’influence d’une image du corps défaillante.


1. De la demande manifeste à la demande latente
La majorité des appels reçus porte dans un premier temps sur les effets secondaires éventuels de différentes substances. Celles-ci, de par leur action sur l’organisme, se rattachant à ce que nous appellerons des « facilitateurs de prise de muscle ou engrais musculaires ». Nous constatons ainsi que les multiples discours entendus se rapportent exclusivement au dopage pour le muscle, à une volonté infaillible de « prendre du volume ». Ce que dévoile l’intensité des préoccupations corporelles de ces appelants, c’est une quête désirante tout entière tournée vers l’enveloppe musculaire à modifier. Tout se passe comme si la musculature était promue au rang d’objet du désir. Mais cette demande première articulée autour d’un dopage pour modifier l’apparence corporelle, laisse augurer une certaine inquiétude vis à vis de la santé. Elle cède la place, au fil des entretiens, à une demande tout autre, dont le contenu nous éloigne quelque peu des références classiques issues du monde sportif et qui associent usuellement le dopage à la recherche d’une amélioration de la performance.
Si une des fonctions du numéro vert est de renseigner et d’informer les appelants sur les risques qu’engendre une pratique de prise de produits censés être toxiques à plus ou moins long terme, le psychologue clinicien ne se limite pas à la simple demande manifeste qui représente très souvent une sorte de prétexte, un support à la prise de contact. Aussi bien en entretien de face à face qu’au téléphone, il existe un moment crucial de la relation qui va en conditionner le bon déroulement : il s’agit de l’établissement d’un lien de confiance, à partir duquel un non-dit pourra être libéré. Et c’est ce lien qui va être constitutif de la rencontre téléphonique.
Ainsi lorsque nous sommes impliqués dans cette dynamique où le sujet peut exprimer et partager ses doutes, ses incertitudes voire ses angoisses, un autre souci du corps peut émerger.


2. Une inquiétude corporelle
Dès lors apparaît de manière récurrente une inquiétude qui porte non pas sur les effets secondaires des produits mais bien plutôt sur le corps propre et son apparence.
Les entretiens avec ces appelants se caractérisent par une référence constante au corps actuel comparé au corps idéal à atteindre :
« Je fais 43 cm de tour de bras mais mon objectif c’est d’arriver à 50 cm. »

« Je pèse 71 kg pour 1 m 85, c’est anormal. En plus j’ai de gros mollets pour de toutes petites cuisses. Mon rêve c’est de prendre du muscle. »

« Je fais 1m 65 pour 80 kg et je veux prendre du poids. C’est important pour mes activités. »

L’unité de mesure n’est plus ici une référence chronométrique ou une performance en kilos soulevés ou lancés, mais le corps lui-même. C’est le corps intime de la personne qui est en jeu. Contrairement aux compétiteurs sportifs poussés par un désir de performance qui les amène à une recherche incessante du dépassement de leurs limites physiques, techniques et mentales et à propos desquels Descamps (1990) nous rappelle que « constitutionnellement le sportif a le projet de nier toute limite de son corps, ce qui lui apporte le sentiment d’exister intrinsèquement et une jouissance incomparable », pour ces appelants adeptes du culturisme l’objectif est tout autre. Ici il n’est aucunement question de victoires ou d’adversaires mais d’une enveloppe corporelle à modifier, d’un désir irrésistible de paraître. Bien plus qu’un outil, le corps idéalisé, fantasmé devient une fin.
« Le body builder se forge un corps de machine à la finition ciselée dont la puissance est parachevée par les stéroïdes et la diététique…La puissance musculaire est recherchée en soi, dans sa dimension symbolique de restauration identitaire. » (Le Breton, op. cit. 1999).
Tout se passe comme si ces « sportifs » prenaient leur corps comme un véritable objet-but et non comme un objet intermédiaire. C’est le retournement de la pulsion sur soi-même. Assurément, nous sommes très éloignés du questionnement initial portant sur les effets secondaires de produits, car ces hommes (il s’agit d’hommes pour 98% de cette catégorie d’appelants) à la recherche d’une image du corps satisfaisante (mais illusoire) sont totalement dépendants de cet idéal esthétique.
« L'objet esthétique apporte une promesse et une semi-satisfaction des désirs ; la satisfaction ni l'aboutissement ne peuvent être atteints, du fait que, dans l'expérience esthétique, plus d'un désir cherche à s'exprimer et à se satisfaire.
L'effet esthétique consiste dans le fait que des désirs y sont provoqués mais non satisfaits. » (Schilder, 1936).
De ce fait ces "chercheurs de muscles" sont prêts à tout pour arriver à leur fin, c’est à dire transformer ce corps perçu comme en défaut, comme étranger à soi. Ils vont « tenter de métamorphoser en quelque sorte une « mauvaise » forme en une « bonne » forme » (Lollini, 1990) comme pour les cas d’ adolescents souffrant de dysmorphophobie.
Cette véritable dépendance à l'image du corps idéal les conduit dés lors à recourir à un arsenal chimique toujours plus puissant tels que les stéroïdes anabolisants, les hormones peptidiques, les diurétiques et les produits vétérinaires dont les répercussions sur la santé pourront être fatales.
Ainsi le témoignage de cette femme qui appelle au sujet de son conjoint :
« Mon mari prend des anabolisants pour devenir hypermusclé. Il ferait tout pour y arriver, même quitter sa femme et son enfant. Il est au courant des risques mais il est mal dans sa peau, il s’en fiche. »
Cet exemple représentatif de milliers d'appels, nous montre bien l'engrenage dans lequel sont plongés ces sportifs. A partir d'une image du corps vécue comme insatisfaisante ils en viennent à développer une réelle dépendance à l’action de muscler leur corps qui les conduit d’une manière concomitant à une addiction vis à vis de produits potentiellement dangereux.
Cette addiction est la marque d'un profond malaise et révèle la non-acceptation des limites de son corps. La fonction d’enveloppe protectrice du corps est remise en cause dans une problématique pré-œdipienne où l’incertitude de la limite, l’insécurité de base, poussent ces adeptes de la musculation, ces partisans de la prise de masse corporelle, à vouloir obtenir une transformation rapide, presque immédiate, leur insatisfaction corporelle étant tellement forte qu'ils la vivent comme une frustration insupportable.
"Pour cette catégorie le dopage représente un moyen de parvenir à leurs fins dans des conditions optimales (temps et facilité)."(Laure, 1991).
Nous avons là une autre constante qui tient au fait que ces sportifs exigent une quasi-immédiateté dans la prise de muscle, comme si l'acceptation d'étapes ou plutôt l’évolution progressive de la transformation représentait un vécu trop douloureux :
« Moi, j’ai essayé les compléments nutritionnels mais ça ne marche pas sur moi. Ce que je veux c’est prendre du muscle rapidement et s’il faut en passer par les hormones et bien je le ferais."
Assurément la place occupée par l'image du corps dans la vie de ces sportifs est dévorante et pour faire image nous pourrions énoncer que "le Moi corporel bouffe le Moi psychique" (Birraux, 1991). C'est leur propre corps qui représente le point central de leur vie. Ce corps tellement investi qu'il est devenu un véritable objet de perspective (Rosolato, 1970) venant donner un sens à la vie dans une espèce d'autocentration mortifère, comme si ces sportifs n’avaient jamais intégré le fait qu’il existe un « écart entre l’aspect formel et le vécu intériorisé» (Guillerault, 1989). Il s’agit ici d’un point crucial puisqu’il introduit la question de l’interrelation entre l’image que nous renvoie le miroir, située à l’extérieur de nous, et le ressenti, c’est à dire se sentir réel : « se sentir réel, c’est plus qu’exister, c’est trouver un moyen d’exister soi-même, pour se relier aux objets en tant que soi-même et pour avoir un soi où se réfugier afin de se détendre. » (Winnicott, 1971).
En d’autres termes, cela signifie que la population d’appelants concernée par cette problématique d’image corporelle, subit l’emprise d’un culte narcissique resté captivé par l’image spéculaire, par le Moi-idéal dont la propension à l’enflure, à la toute-puissance est ce qui le caractérise. Il apparaît dès lors légitime de parler de prévalence de l’imaginaire visuel, registre dans lequel figure l’idéal narcissique et qui accède par-là au rang de « cause du désir ». La construction de cet idéal passe par une objectivation de son propre corps en tant que « partie » séparée de la psyché, presque entité autonome.
Le corps représenté n’ayant pas trouvé de correspondance vécue chez cette catégorie de sportifs, la question principale repose en fait sur l’omniprésence traumatique de cette coupure. Une coupure aliénante qui les conduit à ne se préoccuper que d’eux-mêmes et à se désinvestir des objets : "[…] il semblerait que la pratique de ce sport, de par le remaniement du corps et de l'image symbolique qu'elle suscite, attire des individus relativement infantiles, égocentriques, préoccupés par le corps et très narcissiques désirant valoriser la force physique peut être pour se donner le sentiment d'exister." (Vanfraechem-Raway, 1990).
Donnons comme exemple ce jeune étudiant de 21 ans qui avoue ne pas prendre de plaisir dans la musculation mais qui est soucieux de son image :
« Prendre du muscle naturellement en trois ans ne m’intéresse pas, je veux que ce soit rapide. Je connais les effets secondaires notamment sexuellement mais comme je n’ai pas de petite copine ce n’est pas grave. »
Ou encore cet homme qui a vu une publicité pour des produits dangereux et qui se dit prêt à essayer car : « La muscu c’est toute ma vie, à la maison personne ne m’attend», et cet autre qui considère que sa femme « ne comprend rien aux sacrifices qu’il faut faire pour se construire un corps », etc.
Nous voyons au travers de ces cas, que le corps est omniprésent et constitue une image totalitaire. La soumission au registre anatomo-physiologique est implacable et la turgescence musculaire reste infailliblement placée avant tout acte de mentalisation.
Tous ces sportifs amateurs, en plus de faire d’énormes sacrifices financiers pour se procurer leurs produits, sont prêts à tous les excès pour atteindre leur rêve d’un corps pour lequel masse et volume façonnent le rapport au monde. Cet imaginaire corporel est régi par un fantasme de toute-puissance dont la carapace musculaire surdimensionnée serait l’emblème.
Un corps tellement important aux yeux des body-builders que nous en sommes réduits à simplement évaluer l’étendue d’un surinvestissement narcissique exacerbé : "l'on pourrait dire que les body-builders expriment toute leur incertitude, leur sensation de désir non résolu dans le culte excessif de leur corps." ( Vanfraechem-Raway, 1990). Mais comme le souligne Descamps (1990) le sport n’est-il pas en lui-même une pratique de renarcissisation ?
Dans cette quête sans limite, la dépendance à un corps fantasmé est telle, que le sujet en arrive à se déprendre de toute relation objectale. Pour ne pas se retrouver confronté à l’inconnu de l’autre, à la perte toujours possible d’un autre auquel on est attaché, le body-builder va mettre en place des rituels de réassurance, contre le corps réel défaillant, révélant une rupture dans la construction identitaire. La dépendance à l’activité et aux produits vient alors pour conjurer l’angoisse.
Ce que nous montrent ces sportifs, ces « rouleurs de mécaniques » (Fain, 1993), au travers du spectacle de leur corps emblématique d’une érection phallique, c’est qu’il est plus question pour eux d’un accrochage sécurisant leur permettant d’endiguer la vie pulsionnelle que d’une élaboration du sens à donner à sa vie. La crainte de la défaillance (exhibition de la castration) est tellement prégnante, qu’elle consigne ces forçats du muscle à un fonctionnement psychique de type ordalique : « Etre tout (phallus imaginaire) ou rien (n’être pas) tel est le dilemme de celui qui n’a pas introjecté des maîtres mortels dans sa discipline, susceptibles de prendre le relais du père idéalisé […]» (Martineau, 1990)
Face à une relation d’objet autocentrée sur le sujet lui-même, nous défendons la thèse que le culturiste s’anesthésie contre le manque grâce au surinvestissement du corps pris comme représentant phallique. Dans cette perspective, le dopage pointe alors comme simple objet de consommation.


Conclusions et perspectives
Comme nous venons de le montrer, le phénomène du dopage ne touche pas seulement les sportifs pratiquant la compétition. En effet, à partir des appels du numéro vert « Ecoute-Dopage », nous avons mis en évidence un phénomène de « doping sauvage » banalisé dans le milieu de la musculation, qui tend à se développer considérablement et qui pose un réel problème de santé publique. Nous pouvons effectivement imaginer qu’avec le développement des salles de musculation, la standardisation médiatique des critères de beauté, alliés à l’absence de contrôle des pratiquants qui, par Internet, peuvent se procurer très facilement une panoplie de produits en tout genre, l’on assiste à une escalade de l’automédication et de la surmédication pour se conformer à un modèle illusoire et dangereusement déshumanisé.
Il faut donc agir maintenant ; mais la tâche n’est pas simple car au-delà de l’absence de contrôle relatif à ce type de pratiques (du fait de l’absence de licence), pour la majorité des usagers il n’est aucunement question de sport, ni de compétition mais plutôt d’un mode de vie pour lequel l’apparence (l’excellence) corporelle est au cœur du projet de vie. Et si le monde du muscle est très majoritairement masculin, que dire du « commerce » de la minceur, véritable diktat qui aliène un nombre toujours plus grand de femmes et maintenant d’adolescentes…
Même si certains produits sont désormais interdits à la vente (anorexigènes et créatine notamment), aucun texte de loi ne pourra jamais interdire une consommation à titre personnel. Il paraît donc primordial de développer l’aspect préventif en plus de traquer les dealers et autres réseaux de distribution.
Selon nous la prévention passe par différents niveaux d’action :

- par l’information du public, qui explique les caractéristiques complètes des produits tant au niveau des effets recherchés que des effets secondaires qui sont toujours occultés ou fortement amoindris dans les magazines spécialisés ou sur certains sites Internet. Par exemple, beaucoup de pratiquants ne sont informés que des effets bénéfiques de la créatine (A ce jour, la créatine n’est pas un produit considéré comme dopant puisqu’il ne figure pas sur la liste des substances interdites ; il n’a toutefois pas d’existence légale en France et n’est pas autorisé à la vente.) : prise de muscle, meilleure résistance aux entraînements et meilleure récupération. Par contre, ils sont parfois surpris quand on leur cite les possibles effets secondaires de ce produit : problèmes tendineux, problèmes hépatiques, risques de diabète et risque de contracter des maladies liées aux problèmes de la « vache folle » !

- par la formation et la sensibilisation des professionnels de la musculation : les moniteurs brevetés d’états, les gérants des salles, les promoteurs des magazines, etc...

- par un travail d’éducation des enfants dès le primaire en ce qui concerne le respect et l’acceptation de leur corps tel qu’il est naturellement constitué. A ce niveau l’éducateur (scolaire, sportif ou parental) joue, en effet, un rôle prépondérant en acceptant les différences et en luttant contre les modèles normatifs générateurs d’angoisse, notamment à l’adolescence où les jeunes sont plus souvent mal dans leur peau et jugent leur corps en mutation comme étant disproportionné, moche et anormal (dysmorphophobie où « hypocondrie de l’apparence » [Pedinielli, Rouan, Bertagne, 1997]).

Toutefois, la prévention passe, en premier lieu, par la qualification du phénomène qui, tant qu’il sera occulté ou minimisé, continuera de gangrener le sport à tous les niveaux et à tous les âges.


Stéphane Proïa
Dorian Martinez
Psychologues spécialisés sur les questions sportives


Références Bibliographiques

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