Le dopage : bug 2000 du monde sportif : de la culture à la subjectivité
Les quelques années qui ont précédé l’an 2000 ont été marquées par des histoires de dopage dans le milieu sportif. « Le dopage n’est pourtant pas nouveau » écrivent les spécialistes (Cf. LAURE P., Le dopage, PUF pratiques corporelles, Paris, 1995), il est même aussi vieux que le sport ! Ces déclarations n’ont pas empêché les médias et les différentes instances sportives de s’étonner à chaque nouveau scandale, ni de partir dans une lutte sévère contre ce prétendu « fléau ». Nous pouvons nous demander ce qui a pu déclencher ce soudain réveil, et si l’agitation collective durera.
Comment expliquer l’engouement autour de ce thème ?
Est-il possible de comprendre le dopage en étudiant les réactions et les actions du milieu sportif ?
Le milieu sportif et ses fantasmes
Plus d’un an après une écoute attentive des pratiquants, des dirigeants, et des administrateurs sportifs, je peux remarquer que les phrases que j’ai entendues, que les sentiments qui m’ont été exprimés sont toujours les mêmes (Il s’agit d’un travail de recherche dans le cadre de ma thèse de 3ème cycle, en cours) : le dopage est un fléau qui ronge le sport. Le monde sportif s’affole, ouvre les yeux et se sent attaqué, meurtri, en cours de dégénérescence. Dans les hautes sphères, on cherche à comprendre et on associe le dopage à l’autre grand mal de la fin du siècle, le S.I.D.A ou au scandale de la pédophilie…
Derrière ces comparaisons, la peur sous-jacente est la fin du sport comme valeur, la fin d’un monde !
En effet, pendant de nombreuses années, le sport n’a cessé de se développer, et on lui a trouvé des vertus : santé, respect des autres, esprit d’entreprise… Ainsi, l’idée selon laquelle le sport pouvait modifier les traits de caractères des individus de manière positive était fréquente.
Le sport, ensemble des activités physiques et sportives normalisées et inscrites dans une logique compétitive, né au 19ème siècle, trouva son apogée dans la seconde moitié du 20ème siècle. Ses vertus furent alors exploitées et l’idée d’un « sport-insertion » fût aussi lancée : il allait nous sauver des malaises de la civilisation moderne.
Une nouvelle religion est donc née au 20ème siècle : la religion sportive.
Cependant, l’arrivée médiatique des affaires de dopage a déstabilisé cette illusion, et je dirais même plutôt qu’elle l’a complétée : un diable a été trouvé !
Le dopage a donc toujours existé, mais sa diabolisation remonte seulement à une dizaine d’années, et elle s’est prononcée de 1998 à 1999. Chacun le critique, mais tout le monde applaudit les exploits. Les sportifs de haut-niveau, interrogés (Cf. HUGUE, BEGUET, « enquête sur les sportifs de haut niveau et la lutte contre le dopage », I.N.S.E.E.), nient se doper eux-mêmes. En revanche, ils pensent pratiquement tous que la majorité d’entre eux prend des produits et ils attribuent ces pratiques à leurs concurrents et aux disciplines différentes des leurs.
Il est donc très difficile de cerner le problème et d’en mesurer l’ampleur. La définition même du dopage pose question. Si légalement, se doper c’est utiliser des produits interdits à des fins de performance, qu’en est-il au niveau psychologique ? Ne s’intéresser qu’aux sujets utilisant les produits et les procédés inscrits sur les listes permet-il de comprendre ces conduites ? Si c’était le cas, effectivement, le dopage serait récent puisque la première loi française le réglementant date de 1965.
Nous pouvons alors deviner qu’il est difficile d’étudier « le dopage » en toute objectivité, et que les fantasmes grouillent dès que le mot est prononcé, principalement : « le sport va disparaître ».
A une autre échelle, une autre peur irrationnelle a été concomitante : celle de la fin du monde à travers le bug informatique. Le dopage, comme le bug, repose certainement sur une réalité et sur des faits incontestables. Cependant, les sentiments qui les entourent répondent à des fantasmes en lien avec l’approche d’une limite, d’une fin imaginaire.
Le bug informatique a marqué le tournant du siècle et le dopage répond à la même fantasmatique à l’intérieur de la micro-société sportive.
Etudes scientifiques et dopage
Les recherches actuelles portant sur le dopage sont généralement issues de la médecine, de la biologie ou de la chimie (Cf. Expertise collective. Dopage et pratiques sportives, CNRS, octobre 1998 et Science et Vie hors série n°206, mars 1999.) : on s’intéresse à l’effet réel des produits, à leur détection et au masquage des substances. Des chercheurs manient les molécules chimiques, les observent, s’intéressent à leur évolution. D’autres, comparent les nombres de cas positifs depuis plusieurs années grâce à des graphiques. La mesure est le mode d’approche scientifique dominant. On parle produits, procédés, mais peu des hommes ! Le dopage est étudié de manière désincarnée, déshumanisée. Les chercheurs, comme le milieu sportif, essayent de s’accrocher à des chiffres et à des mots scientifiques pour se représenter un phénomène qui les angoisse. Ceci est tout à fait humain.
Les quelques recherches portant sur le versant psychologique, elles aussi, fonctionnent d’un point de vue médical : quels sont les effets psychiques des prises de produits dopants ? Quelles peuvent être les conséquences psychopathologiques ? On s’intéresse peu aux circonstances et aux causes psychiques des pratiques, mais on essaye de prouver tout le « mal » qu’elles produisent.
Pourquoi les hommes et leur subjectivité sont-ils pratiquement absents de ces études ? Le dopage n’est-il pas pourtant bien spécifique à l’espèce humaine ? Les animaux ne sont dopés que pour les hommes qui leur attribuent ce qualificatif après leur avoir administré des produits en laboratoire ou dans les écuries…
Mon approche critique des recherches actuelles portant sur le dopage permettra de comprendre que les sportifs ne sont pas les seuls à croire en la toute puissance des produits bénéfiques/maléfiques sur l’organisme et sur l’esprit : les scientifiques, comme la société, polarisés sur l’image et la réussite, fonctionnent de la sorte.
Le dopage est donc certainement un fait représentatif de la civilisation actuelle. On remarque en effet que les pratiques sociales ainsi que les pathologies évoluent avec les civilisations. Les psychologues savent bien que les hystériques étudiées par Freud sont bien rares de nos jours alors que les pathologies appelées « limites » sont beaucoup plus courantes.
Alexander Lowen (LOWEN A, Gagner à en mourir, une civilisation narcissique, Hommes et Groupes éditeurs, Paris, 1987 (traduit de l’américain), 1983.), dans un livre intitulé « Gagner à en mourir » vient confirmer cette idée, et le sous titre de cet ouvrage, « une civilisation narcissique » nous éclaire davantage. En effet, le livre traite du rapport à la victoire et à l’image donnée aux autres. Il concerne des patients exerçant des professions diverses. Certains pratiquent le sport, mais ce sujet n’est pas traité de manière approfondie. Nous pouvons pourtant établir un lien entre ce rapport narcissique à la réussite, et le dopage : une des problématiques psychiques des sujets confrontés au dopage n’est-elle pas de gagner avant tout ? L’étude américaine souvent citée selon laquelle 55% des 198 sportifs interrogés avant les Jeux Olympiques de Los Angeles « seraient prêts à absorber un produit leur assurant la victoire, même s’il devait les tuer cinq ans après » (Enquête citée par DUGAL R., Non aux vainqueurs dopés, l’actualité n°2, 1985, dont ni LOUVEAU C. et coll., Dopage et performance, sportive. Analyse d’une pratique prohibée, coll. Recherche, INSEP, 1989, ni, LAURE P. et MONDENARD J. P, n’ont réussi à trouver la véritable source.) pourrait appuyer cette idée. Ainsi, la victoire aurait plus de valeur que la vie aux yeux d’un certain nombre de champions et de leurs contemporains.
Toutefois, ce qui est intéressant dans le livre de Lowen, c’est qu’il pointe le fait que les comportements soient toujours liés à l’histoire singulière des sujets. Leurs choix de vie, choix d’activités, choix de partenaires dépendent fortement de leur personnalité. Celle-ci est largement construite, acquise au cours du développement, et ce, dès les premiers échanges avec l’entourage. L’influence environnementale est aujourd’hui pratiquement incontestable : de la famille et son milieu à l’environnement social. Ceci est une évidence pour tout psychologue clinicien, mais très peu d’études concernant le dopage ont abordé le problème à partir des rapports humains, des fantasmes, des sentiments et sensations des sujets, en d’autres termes de la personnalité.
La confusion entre le dopage et la toxicomanie : un abri derrière le produit tout puissant
Quelques articles se sont tout de même intéressés aux sportifs, et à leur souffrance. Le professeur LOWENSTEIN en particulier a énoncé une constatation issue du centre Monte-Cristo de l’hôpital Laënnec, centre pour toxicomanes : parmi 100 anciens patients du centre, 20 avaient pratiqué le sport de manière intense pendant plusieurs années. 11 sur 20 avaient consommé aussi des produits dopants.
Que faut-il penser de cette constatation ? Les hypothèses hâtives selon lesquelles le dopage serait une forme de toxicomanie propre au sport sont-elles fondées ?
Si effectivement, on peut retrouver des caractéristiques communes à certains sportifs et aux toxicomanes ou autres addictés (On parle actuellement de conduites addictives pour regrouper les problématiques de dépendance psychique : toxicomanie, alcoolisme, anorexie, boulimie, jeux, achats, et sexualité compulsifs.), il est impossible de généraliser et encore moins de faire le lien avec le dopage.
Les articles de presse, les témoignages de sportifs mettant en parallèle dopage et toxicomanie sont pourtant très nombreux. Erwann MENTHEOUR écrit (MENTHEOUR E., Secret défonce. Ma vérité sur le dopage, Editions J’ai lu, Paris, 1999, p.60.) : « Il existe une interaction très nette entre la dépendance physique et psychique. Le besoin d’avaler une gélule ou de se faire une piqûre, même de produits aux effets anodins, devient impératif. Le coureur, dans le doute, ne s’interroge plus sur son hygiène de vie, son alimentation, son entraînement ou son sommeil. Il ne pense plus qu’aux produits, alors qu’ils ne devraient intervenir qu’en complément du reste de sa préparation. N’ayons pas peur des mots. Ce comportement obsessionnel est celui d’un véritable drogué. La dope est d’ailleurs, avec le sexe et l’argent le principal sujet de conversation des coureurs ». David Douillet, interviewé dans l’Equipe (L'Equipe, 25/10/97) explique : "Le dopage c'est comme la drogue. La drogue est une tricherie face à la dureté de la vie. Le dopage est une tricherie face à la concurrence sportive ».
Des comparaisons de ce type abondent dans les journaux, à la télévision et aujourd’hui sur Internet. Pourtant tous oublient ce qui caractérise réellement la toxicomanie et les autres conduites addictives : la souffrance et la dépendance. Dépendre ne signifie pas simplement consommer en grande quantité. Il est nécessaire de distinguer dépendance physiologique aux produits et dépendance psychique. En effet, ce qui caractérise généralement toxicomanes et alcooliques, ce sont les symptômes de manque provoqués par le sevrage, arrêt des prises. Mais après plusieurs semaines, même après l’homéostasie physique retrouvée, le besoin de consommer reste présent. La souffrance à résister au produit peut durer des mois et souvent des années. « L’abstinence » est généralement la solution pour ne pas replonger… La dépendance psychique est beaucoup plus longue à soigner que la dépendance physique, et il est bien rare que les rechutes soient absentes.
L’effet recherché dans les conduites addictives n’est pas matériel, ni fantasmatique : on n’est pas toxicomane si on se drogue pour correspondre à une image, on n’est pas alcoolique si on boit pour ressembler à un modèle, on n’est pas anorexique si on suit un régime pour ressembler aux mannequins des magazines. En revanche, il est possible de le devenir, et c’est la dépendance psychique qui en permettra le diagnostique. Ce qui crée la dépendance c’est la recherche de sensations d’apaisement, de force, d’unité. Les produits, les personnes ou les pratiques à qui les addictés s’accrochent leur donnent l’impression d’exister, de se sentir en harmonie avec le monde et de vivre des instants « vrais ». Il est donc possible de se droguer sans devenir toxicomane, de boire sans devenir alcoolique, de manger sans devenir boulimique, de faire un régime sans devenir anorexique, de faire l’amour sans devenir sex addicted, d’aller au casino sans devenir joueur pathologique, et de faire les courses sans devenir acheteur compulsif, et certainement, de se doper sans devenir dépendant psychiquement des substances dopantes. Il arrive pourtant de devenir accroc à l’eau, véritablement dépendant de l’absorption de quantités gigantesques, tout comme on peut devenir dépendant de quelqu’un. Le produit, l’objet, la personne aimée ne créent pas de dépendance, mais il y a des individus qui crée des relations de dépendance avec tout ce qui les entoure, c’est leur mode d’existence : ils recherchent la fusion. Il y a par conséquent des risques qu’ils soient dépendants du dopage et/ou de l’activité physique elle-même, mais aussi de leur entraîneur, de leur famille, etc.
Nous devons retenir que des anciens sportifs qui se dopaient sont devenus toxicomanes, et mettre en place des structures de soin, de recherche et de prévention à ce sujet. Mais nous devrions aussi nous intéresser à ceux qui se sont dopés mais qui n’ont pas souffert de l’arrêt des produits, et qui ne ressentent pas le besoin de continuer à consommer en particulier après l’arrêt de leur carrière compétitive.
Si cette population existe, et a priori elle existe, il serait intéressant de comprendre comment les sportifs concernés ont arrêté de se doper, et pourquoi. Ces renseignements nous permettront de mieux comprendre ce qui peut pousser à se doper, sans simplifier le phénomène et en restant un peu plus à l’abri des idéologies moralistes.
Il y a donc des sportifs pour qui le dopage fonctionne comme objet de dépendance et d’autres pour qui il occupe une autre fonction. Ces derniers méritent qu’on s’intéresse à eux de façon beaucoup plus complexe car il serait étonnant que leurs problématiques psychiques soient similaires. En effet, qu’en est-il des sportifs qui s’injectent des produits pour créer, comme le font certains artistes ? Et ceux qui ne sont pas sur le devant de la scène et qui utilisent des produits interdits sans avoir réellement conscience d’être hors la loi, persuadés qu’ils ne seront jamais contrôlés ? D’autres n’utilisent-ils pas des stupéfiants figurant sur la liste pour apaiser des angoisses (L’angoisse est souvent définie comme une peur sans objet.) indépendamment de la performance ?
Ainsi, il est impossible de simplifier la compréhension des pratiques de dopage par leur comparaison avec la toxicomanie. D’autres éléments sont à considérer : la notion de pensée magique (CARRIER C., in Science et Vie hors série n°206, mars 1999, pp. 112-119 écrit « Dans ce conflit entre tension de survie et angoisse de mort, seule la pensée magique est à même d’apporter l’illusoire maîtrise de l’au-delà inconnu, à travers la solution d’une molécule chimique, au mieux placebo, au pire dopante. »), les rites et superstitions qui entourent prises de produits et procédés dopants, le jeu avec la chance lors des tirages au sort, et la fonction d’objet transitionnel (WINNICOTT D. a étudié le rôle des « doudous » et leur a donné ce nom.). Toutes ces explications sont intéressantes, seulement elles ne sont valables que pour des sujets singuliers et non pour le groupe entier des « dopés ».
Pourquoi alors avoir tiré des conclusions hâtives, et diffusé largement une telle comparaison (dopage / toxicomanie) ? Il s’agit certainement d’une autre manière de véhiculer l’idée du produit tout puissant et diabolique devant lequel l’homme est impuissant. Ainsi on continue de parler des produits plutôt que des sujets et de leur relation au sport. Les substances deviennent les coupables du « Bug du sport », comme l’informatique a été celui du « Bug de l’an 2000 ».
Parler du matériel, et réduire les pratiques humaines à des fonctionnements moléculaires permet de ne pas remettre en question la civilisation dans laquelle s’est développé le culte du sport, et comme pour le bug informatique, de trouver un alibi aux angoisses collectives. Cette angoisse est celle d’une limite, certes imaginaire (le chiffre 2000 par exemple), mais pourtant présente. D’ailleurs le dopage ne répond-il pas à un désir de dépassement des limites ? Limites psychiques, limites corporelles, limites temporelles, limites personnelles, et limites humaines ?
Maintenant en l’an 2000, la lutte sera-t-elle aussi passionnée ? Peut-être que l’homme souffrant et désirant sera plus au centre du débat, et que les sportifs devenus quasi-immortels changeront d’idéaux ou redeviendront des gladiateurs.
Il me semble difficile de lutter contre le dopage tant que nous n’aborderons pas le problème sans idéologie, et que nous ne comprendrons pas mieux ce qui pousse les hommes à agir. Il sera alors difficile de ne pas aborder ce qui se joue inconsciemment dans les pratiques sportives, quitte à toucher à l’image du sport. Tout n’est pas fini : s’il est nécessaire de repenser le sport et les pratiques éducatives et d’entraînement, le 21ème siècle s’annoncera peut-être plus créatif !
Karine Bui-Xuan
Rhône-Alpes