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3/ Les différents usages de produits psychoactifs dans les activités sportives

Chaque fois que des groupes de jeunes se forment, une forme de convivialité se développe, qui peut aboutir à des échanges et des expérimentations dans le groupe. Que certains jeunes aient pu fumer leurs premières cigarettes, leurs premiers joints de haschich ou prendre leurs premières cuites dans le cadre d’activités sportives ou de sociabilités liées au cadre sportif n’a donc rien d’étonnant. Ces expérimentations ont lieu aussi bien dans d’autres circonstances et ce qui les fonde est davantage lié au fait que le sport est une occasion parmi d’autres de se regrouper et de se faire des amis qu’aux activités sportives en elles-mêmes. On retrouvera donc ces premières consommations aussi bien dans le cadre sportif institutionnel que dans des groupes qui ont des activités sportives auto-organisées.

S’il est cependant une expérimentation qui est plus propre aux milieux sportifs, c’est celle qui lie « défonce » et compétition. Il s’agit alors d’essayer un produit lors d’une compétition ou d’un entraînement. La plupart du temps, les jeunes expérimentateurs choisissent une compétition sans grand enjeu. Mais, parfois aussi, c’est bien le fait de doubler la consommation avec l’usage sportif qui est recherché, en ce sens qu’il permet de s’attribuer une identité positive plus forte : on a tenu le coup, on a réussi à jouer même « défoncé ». On trouve dans ce type d’expérimentation des prises de cannabis, d’alcool, d’amphétamines et même un cas de produit dopant.

« Donc une fois, aux championnats, avec un copain, pour rigoler, on a pris un truc…On a cherché dans la liste des produits interdits, on a essayé un truc pour se marrer… (…) Moi, c'était pour voir ce que ça pouvait donner… (…) C’étaient des petites pilules… C'était un truc de cycliste, je sais… On me l'avait présenté comme un truc utilisé dans le cyclisme… En fait, j'avais un copain qui était médecin, c'est lui qui me l'avait filé… On a fait un essai à l'entraînement. On se sentait bien (rires)… On était léger, on n’avait pas de perte de rythme… »

L’expérience se terminera mal, les deux expérimentateurs se retrouvant tétanisés avant la fin de la compétition. Mais l’expérimentation de certains produits dopants se fait parfois aussi de manière plus institutionnelle : une sportive se souvient ainsi d’avoir été malade à douze ans après avoir pris un Guronsan que son entraîneur lui avait donné et une directrice de club avoue qu’elle fait un dopage contrôlé de ses juniors, pour essayer de répondre à leurs propres exigences de compétition.

En dehors des expérimentations, les prises de produits suivent en général les temporalités de la pratique sportive : fins de journée, fins de compétition, fins de saison, etc. Elles correspondent à une recherche de détente. Selon le niveau de relaxation recherché et le type de retrait avec la pratique sportive sur lesquels ces moments reposent, les consommations sont assez différentes. Pour se détendre de la journée passée, on boira quelques verres ou l’on fumera un joint ou deux. Pour arroser une victoire importante ou la fin de la saison, on se laissera aller à des excès notables. On trouve alors d’autres produits psychoactifs que l’alcool et le cannabis (LSD, ecstasy, cocaïne, héroïne, etc) s’intègrent à certaines festivités. Celles-ci ne sont pas toujours directement liées au milieu sportif, mais elles prennent corps dans l’interdépendance entre activité sportive et relâchement des émotions.

Ces usages correspondent à des logiques de décompression et les pratiquants en parlent comme d’un besoin. Il s’agit ici de bâtir une rupture avec la quotidienneté. Ils semblent d’autant plus importants que le niveau de compétition s’élève. Au fur et à mesure que les attentes institutionnelles et les exigences des sportifs vis-à-vis d’eux-mêmes croissent et que la pression augmente, les espaces de décompression semblent devenir plus intenses et / ou plus fréquents.

Ces situations ne sont pas seulement ponctuelles. Parce qu’elles correspondent aux temporalités du calendrier sportif, elles peuvent aussi, en fin de saison, durer plusieurs jours et se répéter pendant toutes les « vacances ».

« En plus là, c'est une période, ça fait cinq jours, on fait la fête tous les soirs, parce que ça y est, on n’est pas qualifié… La saison est terminée, on est en mai », explique un joueur.
Ces situations sont souvent tolérées par les responsables des fédérations et des clubs. Elles ne sont certes pas spécifiques aux sportifs et l’on retrouve partout en société des usages plus ou moins intensifs de produits psychoactifs pour créer une rupture avec la quotidienneté.

Si la fête et son cortège de consommations excessives semblent constituer le verso des activités sportives, de manière symétrique, ceux qui ont des habitudes de consommation plus régulières semblent mettre en œuvre un certain nombre de régulations. Un sportif, fumeur quotidien de cannabis, sacrifie ainsi ses habitudes quand il va au sport.

« Ça t'arrivait souvent de fumer avant les entraînements ? »

« Disons que généralement, j'évite quoi… De temps en temps, ça se passe que je fume l'après-midi, et je ne pense pas que j'ai le sport le soir quoi… Je suis avec des potes, paf, voilà, ça m'arrive de fumer un joint quoi… Ou bien je sors de chez un pote et je vais direct au club, voilà quoi… »

Un autre sportif, d’un plus haut niveau, raconte qu’ayant changé de club et donc de ville, il se retrouve un peu isolé et prend un logement avec deux gars, venant eux aussi d’arriver. Leur consommation de cannabis et de tabac devient « presque » quotidienne. Pourtant, lors des stages et des compétitions, il est attentif à ne pas faire d’excès : « Quand j'étais en équipe de France, en général ça diminuait beaucoup… Entre trois et cinq par jour, les cigarettes. Et les pétards, pratiquement pas, quoi… »

Mais cette régulation ne tient que pendant les périodes de compétition ou de stages. Encore faut-il ici relativiser. Car certains consomment aussi tabac, alcool et cannabis pendant ces périodes.

« À quel moment tu as été sélectionné pour ces stages ? »

« Les premiers stages, je devais avoir seize ans… J'en avais un par an… National… Et j'ai été sélectionné toutes les années entre la seconde et le Bac… »

« Vous étiez nombreux à fumer et à boire comme ça ? »

« Non, peu… On était cinq ou six… Mais bon, c'était déjà pas mal, je trouve… Parce que, bon, pour moi, ce n'était pas un truc habituel non plus, mais pour eux, c'était un moyen pour se mettre en préparation… »

Quelles sensations apportent le cannabis lors du jeu ? Peut-il favoriser la performance ?
« Je pense que ça influait sur mon match… Au sens où je ne me prenais pas au sérieux, il y avait une pseudo complicité avec le type avec qui j’avais fumé qui, lui, comprenait que si j’avais loupé tel truc… Ça n’atténuait pas énormément ma performance, mais ça agissait plus sur ma réaction. Au lieu de mettre un coup de poing par terre et de réagir à un truc que j’aurais loupé par exemple, c’était rire et tout de suite rechercher le regard complice de l’autre avec qui j’ai fumé, parce que lui peut l’interpréter », explique un footballeur de niveau régional.

Un escrimeur, jouant au niveau national, complète : « A un moment, je fumais avant ou pendant toutes les compétitions. J'étais bien, sans stress, j'y allais comme ça quoi… Et puis, ça me détendait quoi. » S’il n’y a pas là de recherche de performance, il y a bien une quête de relaxation par rapport à la tension de l’épreuve compétitive. Le même sportif raconte avoir perdu un match « gagné d’avance » dans une importante compétition pour s’être laissé déstabiliser par la peur.

Les usages de produits psychoactifs liés à la performance sont, de toute manière, davantage des produits stimulants : caféine, amphétamines, cocaïne, etc.

Une adepte des jeux de raquette, qualifiée au niveau national, explique bien cette différence : « (L'effet du cannabis), ça dépendait, ça n'influençait pas le jeu. Si on était bien dans sa tête avant, ça allait bien. Par contre, si j'étais mal, parfois ça m'apportait un petit bien-être quand même, mais je ne peux pas dire que c'est le produit à prendre dans ce sport ! Par contre, ça m'est arrivé une fois de jouer sous amphétamines, là oui, c'est plus un produit pour mon sport, parce que comme ça speede, on a l'impression d'avoir beaucoup plus de temps pour se déplacer sur la balle. La fois où j'ai joué sous amphétamines, ça a influencé sur mon jeu !». Elle ne reproduira pas cette expérience : « Ça se voyait trop », dit-elle.
Un joueur de rugby en sélection régionale raconte aussi comment il a usé et abusé de caféine et de vitamines. « À une époque, je carburais au Guronsan et tout ça, aux vitamines, mais bon, j'ai arrêté, parce que ça me bousillait plus qu'autre chose, j'étais tout le temps à fond… »

« Tu carburais… C’est-à-dire ? »

« Trois, quatre Guronsan par jour, avec deux, trois vitamines C de temps en temps. Je me suis rendu compte que je dormais très peu… »

« Ça a duré longtemps ? »

« Ouais, c'était l'année dernière en début de saison, parce que je ne m'étais pas préparé du tout les deux mois d'été. »

Un autre sportif raconte ainsi son expérience : « On jouait un match, c’était la première fois qu’on se qualifiait pour éventuellement envisager de monter en première division. Ce jour-là, j’étais pas bien et on m’a donné (un entraîneur) un médicament qui s’appelait du Captagon, qui est un médicament qui te fait monter à 5000... (…) Enfin, je ne sais pas ce que c’est exactement, mais c’est un excitant... Enfin, quand je l’ai pris, au bout d’une demi-heure, trois quarts d’heure, dans les vestiaires, quand on se changeait, j’ai commencé à avoir chaud de partout, je me suis mis à suer... Et puis sur le terrain, je partais d’un bout à l’autre du terrain, pas de sensation de fatigue ni quoi que ce soit… (…) Comme un malade quoi... J’ai été blessé durant ce match, il y a un type qui m’a marché dessus avec ses crampons, c’était sur la cuisse, j’avais une estafilade, mais très impressionnante, qui saignait et j’ai rien senti... Donc, j’étais vraiment dans un état second quoi... (…) Je suis sorti du terrain, j’avais toujours envie de courir. Le soir, on a fait la fête comme des fous... Toujours sans rien sentir. L’alcool là-dessus, ça a été un cocktail assez explosif... Bilan : je suis rentré chez moi, j’ai mis un jour et demi pour m’en remettre quoi… »

Nous sommes là face à des usages qui sont de l’ordre, clairement, du dopage, même si leurs rapports à la performance ne sont pas les mêmes. Dans le cas de l’équipe de football, le doute n’est pas permis : face à une situation d’incertitude, il est nécessaire de « renforcer » les capacités sportives des joueurs. Pour le rugbyman, les choses sont tout autre : n’ayant pu s’entraîner pendant les vacances et craignant de ne pas être à la hauteur, il va recourir à des produits susceptibles de le « remettre en forme ». Dans un cas, il s’agit d’augmenter les performances pour monter au classement, dans l’autre, il s’agit de ne pas voir baisser ses performances.

Enfin, il reste un autre usage des produits psychoactifs qui se lie parfois aux pratiques sportives : la toxicomanie, et plus précisément encore, l’héroïnomanie. Sur les onze sportifs que nous avons rencontrés par l’intermédiaire des structures de traitement pour toxicomanies, seuls quatre d’entre eux ont consommé pendant leur carrière sportive, les autres à la suite de l’arrêt de celle-ci. Tous, sauf un, ont été des sportifs de bon niveau, sinon de haut niveau et l’on sait que l’arrêt du sport est toujours difficile dans ce contexte.

Leurs premières consommations ont souvent lieu au cours de festivités, boîte de nuit ou soirées privées, sans que celles-ci soient nécessairement liées aux sociabilités sportives. Elles ne sont pas toujours suivies d’un engagement immédiat dans la consommation. Parfois même, il s’écoule quelques années avant que les personnes ne reprennent de l’héroïne. Mais c’est alors le début d’un parcours de consommation semblable à celui de la plupart des héroïnomanes.

En fait, bien sûr, à partir d’aussi peu de cas, il est impossible de lier le sport de performance et les toxicomanies. Mais l’on peut remarquer que toutes les personnes concernées se sont investies dans le sport comme s’il était le seul moyen de se dégager une identité gratifiante. Leur engagement dans l’héroïnomanie ne se produit que lorsque le sport ne leur procure plus les satisfactions nécessaires ou lorsqu’il rentre en conflit avec d’autres domaines de la vie en société, c’est-à-dire lorsqu’il cesse d’être une ressource.

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