Conclusion : des consommations de produits psychoactifs aux fonctions du sport
Si l’on reprend notre question de départ sur les liens entre activités sportives et consommation de produits psychoactifs, on peut voir se détacher assez nettement certaines relations :
· Les usages de produits psychoactifs peuvent venir à l’appui des activités sportives aussi bien quand celles-ci sont d’ordre ludique que lorsqu’elles tiennent de la carrière. Ils ne font que reproduire des usages qui ont lieu dans d’autres domaines d’activités et ne peuvent être examinés dans l’unique domaine sportif comme si celui-ci était totalement disjoint du reste de la société et des transformations qui l’agitent.
· Produits psychoactifs et activités sportives peuvent être utilisés conjointement pour obtenir des effets de libération des émotions. Leurs utilisations respectives sont susceptibles de varier en fonction du rapprochement entre activité sportive et carrière sportive.
· Le dopage dans le sport peut correspondre à des fins très différentes et il semble nécessaire de mieux comprendre les situations particulières dans lesquelles des conduites dopantes naissent.
Ces relations ne peuvent cependant être expliquées qu’à travers une vision plus large qui évoque à la fois des effets de champ propres au monde sportif et à la fois les modifications que les changements de la société répercutent dans la société sportive.
Les effets de champ tiennent essentiellement à la normalisation de certaines consommations d’excès par l’idéologie sportive. Cette normalisation suit les logiques sociales d’excès qui sont souvent à l’œuvre dans les situations festives. Elle se déploie cependant en suivant des cultures de consommation qui peuvent être propres au sport. Ainsi l’excès apparaît dans certains discours comme une valeur supplémentaire, une « plus-value » que l’on apporte à l’effort sportif. Nous avons vu comment certaines consommations pendant l’entraînement ou les compétitions étaient liées au handicap supplémentaire ainsi constitué. Mais la pratique sportive elle-même servira d’alibi à l’excès comme les propos de ce sportif le laissent bien entendre : « Mais je supportais bien, même quand j’étais au CREPS de X. On faisait la fête tous les soirs, on buvait comme des gogols, on buvait, on fumait, avec l’équipe de France espoir. Tous les soirs on était déchiré, et la journée, le lendemain midi, on était sur le terrain pour nous entraîner. C’est pour ça, il y a des gens, ils hallucinent quoi. Je prenais des cuites des fois, moins maintenant, mais je prenais des cuites le soir. Le lendemain je pouvais aller bosser. Les gens prenaient deux jours à se remettre. L’avantage avec le sport c’est que ton corps est plus résistant, ou il récupère vite. »
Le sport est utilisé comme alibi : c’est parce que l’on est sportif et que le corps est donc « sain » que l’on peut s’accorder des dépassements plus importants. L’admissibilité de ces conduites dans le milieu sportif est cautionnée par l’effort accompli et si l’on ne consomme pas toujours ouvertement, il est clair que l’encadrement ne cherche pas réellement à contrôler ces consommations. On trouve là des valeurs qui recoupent celles de l’activité sportive : ne pas s’écouter, repousser les limites, etc.
Mais ces effets de champ sont aussi concomitants à une évolution sociale sur le plan des activités professionnelles. On retrouve là le déploiement de certaines dimensions du modèle libéral dans notre société. La performance devient une métaphore de la productivité et le sport de compétition un modèle de l’entreprise. De fait l’activité sportive est socialement valorisée puisqu’elle recoupe, au moins en partie, selon les usages qui en sont fait, les valeurs en cours.
Parallèlement, le rétrécissement du marché du travail a joué de manière simultanée dans plusieurs dimensions. En réduisant les perspectives des jeunes, il a accru la tension qui pèse sur eux à travers la réussite scolaire, considérée comme un préalable à toute insertion professionnelle. L’activité scolaire était déjà un véritable travail, mais les enjeux qui s’y attachent ont sensiblement augmenté. Un certain nombre d’usages du cannabis notamment sont directement liés à la montée en puissance de cette pression de l’institution scolaire, relayée par la famille et les médias. L’augmentation des tensions de la vie scolaire suppose des espaces de décompression en conséquence. Les jeunes mettent ainsi souvent en balance les joies de la pratique sportive face aux contraintes scolaires. Au demeurant, la popularité d’un certain nombre de champions accentue l’attirance du sport et, dans les milieux populaires défavorisés, la réduction des perspectives professionnelles et la médiatisation du succès de certains champions crée un appel incessant vers la pratique sportive de compétition (Le même raisonnement tiendrait pour le développement du rap comme modèle de réussite sociale.). Le déploiement des pratiques sportives juvéniles, en club ou hors club, correspond au moins autant à la nécessité de créer des espaces de décompression qu’à l’envie de trouver un espace gratifiant, voire à l’espoir d’être un jour champion. En conséquence, les motivations mêmes des jeunes sont relativement ambiguës et la différence entre la fonction de décompression et la fonction professionnalisante est assez trouble.
Dans le même temps, la diminution des capacités du marché du travail classique a provoqué une professionnalisation de sphères d’activité peu ou pas investies. Le champ du sport, notamment, a ainsi subi une professionnalisation importante alors qu’il était auparavant essentiellement tenu par des bénévoles (Les récents changements législatifs réduisent les marges de manœuvre dont disposaient les clubs pour rétribuer certains joueurs par leur participation à l’encadrement et incitent d’autant plus à la professionnalisation.). De plus, les problèmes de civilité et de violence dans les banlieues ont créé un véritable marché de l’emploi subventionné par les municipalités et l’Etat. Ce mouvement de professionnalisation s’est prolongé par la création, ces dernières années, de filières spécialisées vers les métiers du sport. En conséquence, beaucoup de personnes ayant eu une carrière sportive interrompue précocement travaillent dans l’encadrement sportif, transmettant ainsi les valeurs de compétition qu’ils ont eux-mêmes intériorisées.
La conjonction de ces phénomènes contribue à reproduire l’idéologie sportive liée à la compétition dans d’autres types d’activité sportive et notamment dans les activités de sport liées à l’éducation, qu’elles se passent en club ou soient dirigées vers les jeunes des milieux défavorisées au travers de protocoles spécifiques. Le niveau éducatif et le niveau de production des champions, notamment, se confondent souvent dans l’esprit des entraîneurs comme dans l’esprit des jeunes eux-mêmes. L’apprentissage des enfants au sport est souvent le même, qu’il s’agisse de sport à visée éducative ou de sport à visée de performance (À l’exception notable d’un certain nombre d’associations qui pratiquent l’insertion par le sport et dont les conceptions pédagogiques sont fort différentes. Voir S. Aquatias (dir), M. Leroux, I. Desrues, C. Vallette Viallard, V. Stettinger, op.cit.). On s’interroge bien peu sur les méthodes de transmission du contrôle de soi et cette dimension, dans certaines activités éducatives de vacances, se limite souvent à contrôler le langage des enfants et à éviter les disputes. Dans les clubs, l’apprentissage des exercices se lie rarement aux apports de ceux-ci dans la vie quotidienne, rendant caduque le caractère mimétique des activités sportives dans le domaine de l’éducation.
C’est ce qui explique que le modèle tracé par Norbert Elias nous apparaisse relativement inopérant à présent. Ses limites se trouvent au niveau de la confusion entre les différentes fonctions du sport : non pas seulement entre joueurs et spectateurs, mais de manière bien plus complexe entre la fonction éducative et la fonction professionnalisante. Les usages de produits psychoactifs en fonction des types d’investissement dans le sport montrent que si le sport ne permet plus si facilement de libérer les émotions, c’est bien qu’alors même qu’il n’est pas pratiqué à un haut niveau, il s’apparente davantage à une activité principale. Il est investi de manière conséquente par les jeunes et correspond moins à une mise entre parenthèses des tensions de la vie quotidienne. Le recours aux produits psychoactifs peut alors intervenir, à côté des activités sportives ou à l’intérieur même de celles-ci. Il se produit alors un décalage entre l’idéologie sportive et les pratiques sportives, décalage qui naît de l’augmentation des tensions auxquelles sont soumises les personnes dans la société tout autant que de la diminution de l’efficacité du jeu sportif comme espace de libération des émotions.