Au-dessus de la mêlée
La découverte de traces de cocaïne et d'ecstasy dans les urines de notre pilier national, Pieter De Villiers, s'inscrit dans un phénomène beaucoup plus large de banalisation de nouvelles substances psycho-actives chez les jeunes adultes.
En 2001, on se rappelle que deux auteurs français, Chantal Bismuth et Martine Galliot?Guilley, avaient établi un excellent rapport sur la question pour le compte du service de toxicologie de l'hôpital Fernand Widal à Paris(*). Elles avaient analysé 725 échantillons de drogues, identifiant 137 molécules différentes parmi lesquelles des alcools, du GHB, des cannabinoïdes, de l'éphédrine, de la caféine, des corticoïdes, des vitamines, du sucre et, bien sûr, de la cocaïne (10% des échantillons) et des amphétamines (50% des cas). Pour sa défense, le joueur a fait savoir que la drogue avait peut-être été versée à son insu dans un verre de bière lors d'une soirée pour célébrer la victoire au Stade Français contre les Harlequins, le 14 décembre dernier. Pour l'ecstasy, ce n'est pas totalement impossible, bien que ce ne soit pas le mode d'administration le plus courant. Dans l'étude précitée, les drogues se présentaient 568 fois sous forme de comprimés ou de gélules, 128 fois sous forme de buvards imprégnés et 15 fois seulement sous forme liquide. Pour la cocaïne, c'est beaucoup plus difficile à croire. Elle n'existe pas sous forme liquide! Pour expliquer sa présence, il aurait fallu que Pieter De Villiers suggère avoir été également piégé par une cigarette de "crack". La thèse de la machination implique également que les auteurs aient été au courant de l'organisation d'un contrôle antidopage inopiné quatre jours plus tard. La suite est tout aussi étonnante.
Pieter De Villiers témoigne qu'à la suite de cet empoisonnement, il se serait soudain senti malade et serait rentré chez lui. Encore une fois, ce n'est pas la réaction la plus courante. Même prises à l'insu de la personne, ces drogues ont plutôt pour effet de repousser la fatigue et d'encourager une hyperactivité motrice. Il faut lire pour cela le récit fait par Jérôme Chiotti des soirées où les coureurs de Festina salaient intentionnellement la soupe de leurs invités(**). Enfin, dans le rapport sur les nouvelles drogues, les auteurs faisaient admirablement le point sur les réactions des consommateurs sous un angle physiologique -perte de la faim, perte de la soif, déshydratation- mais également sociologique.
Elles observaient par exemple que la drogue sert véritablement de ciment au groupe. Ce phénomène d'agrégation exacerbe même ses effets, au point que chez l'animal, une même dose peut tuer les individus dans une communauté et épargner les solitaires. Or, que recherche-t-on dans ces célèbres troisièmes mi-temps du rugby sinon à reconstituer cette intimité vécue de façon souvent très intense sur le terrain.
Pendant des années, on se servait de l'alcool.
Les temps changent!
Dr JPdM
Sport et Vie n°77
Sur le Front du Dopage
(*) Quotidien du Médecin, 2 mai 2001
(**) De mon plein gré, par Jérôme Chiotti, Ed. Calmann-Lévy 2001